24 septembre 2009

UN DE NOS AVIONS N'EST PAS RENTRE "GROUPE LORRAINE SQUADRON 342"

UN DE NOS AVIONS

N'EST PAS RENTRE

Histoire vécue par

l'Adjudant F. DUMONT.

AOÛT 1944. 11.25 départ (I) en opérations de nuit. Patrouille et attaque de troupe au sol, région de FALAISE.

Notre équipage se compose comme suit:

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1943 De gauche a droite:

François DUMONT, Pierre PIERRE, Hubert CORNEMENT, Louis RICARDOU.

Même équipage lors du crash du 4 août 1944, mais autre Boston.

 

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Pilote: Sgt PIERRE.

Observateur: Sgt/C CORNEMENT.

Mitrailleur: Sgt/C RICARDOU. (grand blessé, amputé d'une jambe en 1941)

Radio-Mitrailleur: Adjt DUMONT.

OI.OO approx. Sommes touchés par la D.C.A. les moteurs stoppent. Altitude 400 pieds, nuit noire comme de l'encre. Impossible de sauter en parachute. Le pilote, Sergent. PIERRE ne perd pas son sang-froid, lâche les bombes sur "Safe" et crash. Je suis éjecté à 50m environ avec mon siège, parachute, casque etc... mais perd mes chaussures et mes gants. L'avion prend feu en s'écrasant.

Projeté en l'air, toujours attaché à mon siège, je tombe sur la tête, et m'ouvre le crâne au dessus des yeux. Le sang coule énormément, mon masque à oxygène est gluant. Je me débarrasse de mon siège, de mon casque et de mon "Irving" jacket, pensant à l'avion qui brûle et surtout aux bombes qui ne doivent pas être très loin de ce dernier.

J'essaie de me lever pour m'éloigner de l'incendie, en cas d'explosion mais ne puis me lever; les reins me font terriblement mal, je réussis néanmoins à me traîner à environ 200 ou 300m. mais à bout, reste là, mets mon "Irwing" jacket sur moi et essaie de dormir.

Quelques instants après un avion se fait entendre, je reconnais un Mosquito. Nous avons crashé malheureusement prés de l'objectif. Il passe et largue 2 fusées éclairantes à 500m. environ de l'endroit du crash.

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L'appareil du Sergent Pierre PIERRE après le crash dans la nuit du 4 août.

François DUMONT et Madame L'HERBIER-MONTAGNON.

(source: ICARE N° 176)

Revenant de nouveau il larguent ses bombes tout prés, mais je suis trop mal en point pour changer de place. Le Mosquito revient à nouveau et mitraille, je suis touché à l'oeil droit par un ricochet. Saignant de nouveau je n'y vois rien, et crois avoir l'oeil crevé. Epuisé, je m'endors réveillé ensuite par des cris "A moi, au secours" provenant de l'endroit que j'ai quitté quelques instants auparavant. Ce doit être quelqu'un de l'équipage.

J'essaie de répondre, mais ne puis parler, les reins me font toujours très mal, je réponds en utilisant mon sifflet... Il commence à faire jour à présent, me levant j'essaie de retourner à l'emplacement de l'accident mais ne puis marcher très vite, je n'ai rien aux pieds, et le bois est plein de ronces. Je fais 10 à 15 pas mais suis obligé de m'arrêter pendant 1 demi-heure, car je suis très faible.

Voulant pourtant savoir de qui proviennent les cris entendus, je continue par petites étapes, jusqu'à ce que j'arrive prés de l'endroit d'où les appels partent, je reconnais la voix de mon observateur, le sergent CORNEMENT je lui demande ce qu'il a, et ce que je peux faire pour lui. Il reconnaît ma voix, me demande de le laisser et de chercher du secours car il est très blessé et brûlé.

"J'ai les 2 jambes, et une épaule de cassées et je suis très brûlé. Je vais mourir", sont ses paroles.

"Va vite me chercher du secours, n'importe quoi, je m'en f... mais fais vite!!"

Etant dans l'impossibilité d'aller jusqu'à lui à cause des ronces, et aussi du temps qu'il me fallait pour marcher, je lui dis, que je vais faire mon possible, mais que cela prendra assez longtemps car je ne peux marcher que très difficilement, moi-même. Je l'ai quitté là dessus et suis revenu prés de l'avion qui brûlait encore, pour essayer de trouver les traces de mes deux autres camarades, mais sans succès.

Prenant mon parachute et mon casque je les mets dans le feu pour les détruire. Je retrouve une de mes chaussures que je m'empresse d'utiliser et je mets un sac d'étuis à cartouches à l'autre pied, pour me faciliter la marche à travers les buissons.

Nos bombes se trouvaient à 2 ou 3 m. des débris de l'avion. Je reprends ma route "au compas" pour sortir du bois en direction de la route où passaient tous les camions et autres véhicules allemands. Il est environ 9.heures 30 du matin.

Après avoir marché quelques minutes plein nord, je trouve un sentier qui a l'air de se diriger dans la bonne direction. Je décide donc de le suivre, jusqu'à nouvel ordre; au bout de quelques instants, je trouve une boite que je connaissais bien. Je comprends qu'un de mes compagnons d'équipage est passé par là. Je continue ma route jusqu'à la sortie du bois, où j'aperçois plusieurs lignes électriques ou téléphoniques Allemandes; je les reconnais en ayant vu souvent en Lybie. J'en coupe quelque morceaux... Je suis toujours en battle-dress, mon "Irving" jacket sous le bras.

Apercevant une ferme à la sortie du bois, je décide de m'y rendre, j'avais très soif et étais très fatigué. Je suis arrivé à cette ferme à environ 22.30 heures et la première personne que je rencontre est un officier allemand, qui devant moi, me disant "bonsoir" en assez bon français.

Il est trop tard pour faire demi-tour, je lui réponds donc "bonsoir" mais n'insiste pas à le regarder, car la figure toujours pleine de sang, et n'ayant qu'une chaussure, je présentais un peu trop mal. Heureusement, l'officier Allemand rentre dans la ferme, j'en profite pour m'éloigner au plus tôt de cet endroit malsain, et vais me coucher dans un champ d'orge où je suis resté pendant cinq jours. Je faisais de petites promenades de 10 minutes 2 ou 3 fois par jour, pour me rendre compte de mon état.

Lorsque j'ai pu me laver le visage, je me suis aperçu que je n'avais pas grand chose, une petite ouverture au front de 2 cm. de longueur environ, et une égratignure partant du nez jusqu'au coin de l'oeil droit. A part un petit éclat d'obus dans le genou gauche et un autre un peu plus gros dans les reins, c'est à peu prés tout ce que j'avais j'avais récolté. Il me restait évidemment le choc du crash que j'avais pris dans le dos, et quelques coupures aux jambes et dans le dos faites par le perspex. Ce n'est pas grand chose, et cela aurait pu se terminer beaucoup plus mal. Au bout des cinq premiers jours, je peux marcher à peu prés normalement, je décide de me rapprocher de la ligne du front.

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Les élèves du cours de pilote 81 de la R.A.F. Debout à partir du haut le sergent Pierre PIERRE à l'extrême-droite assis l'Aspirant MINOST également du Groupe "LORRAINE"

(source: ICARE N°176)

Je laisse ma veste de battle-dress et mon "Irving" jacket sur place et me mets en route, ne gardant sur moi que mon argent, ma carte et mon compas. Je détruis ou laisse tout le reste, sur place; du 10 au 17 je voyage sur les routes côtoyant les Allemands; je vois leurs véhicules disparaître dans les fossés, ou brûler sur le bord des routes après les attaques à la bombe ou aux rockets faites par l'Aviation.

C'est un spectacle très encourageant malgré la gravité de la situation. Quelle différence entre les paisibles convois militaires de Grande-Bretagne et ces quelques voitures isolées Allemandes qui se risquent sur les routes pendant le jour et disparaissent en fumée ou en flammes au bout de quelques kilomètres à la suite des attaques aériennes incessantes.

Tous les véhicules ennemis transportent une tonne de branchage comme camouflage, et sur chacun d'eux, un ou plusieurs soldats sont assis sur le capot avant, leur entière occupation étant de scruter le ciel dans l'espoir de découvrir l'avion ennemi qui va les attaquer, assez tôt pour avoir le temps de stopper et d'évacuer l'auto, chance bien minime.

Tous les moyens sont bons pour éviter ces attaques. J'ai vu des drapeaux blancs sur les tanks, des croix rouges sur les colonne de plus de 500 voitures y compris, les camions "transport de troupes", les citernes à essence, etc..

Les Allemands réquisitionnent tous les gens, hommes ou femmes, pour faire leurs travaux, ils font faire la corvée d'épluchage de pommes de terre par les femmes, et font enterrer leurs morts par les hommes...

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Louis RICARDOU

(source: ICARE N°176)

Enfin, je réussis à passer les lignes, mais ceci est une autre aventure...

J'ai la joie plus tard de retrouver mon pilote le Sergent PIERRE Pierre malheureusement mes deux autres camarades ne rentrèrent pas.

(source: Bulletin des Forces Aériennes Françaises en Grande-Bretagne

N°13 Janvier 1945 - collection: Nicole ROUSSEAU-PAYEN)

Extrait du journal de marche du Lorraine.

 Mission du 4 août 1944.

Objectif: Cocentration de chars dans la forêt de Goulet.

Le lieutenant-colonel Gorri (sous-lieutenant Hennecart, navigateur) conduit les "boites" de Boston, deux du 342, deux du 88, une "boite" mixte. L'objectif est aisément identifié, et la mise en direction s'achève à peine qu'une Flak intense et précise se met à tirer, malmenant les trente Boston qui se mettent à valser. Flak à droite, Flak à gauche... Plusieurs avions sont touchés mais restent en formation.

La nuit suivante, pas de chômage, tout le matériel disponible est prêt pour voler. Le général Valin arrive et fait un vol d'essai avec Emile Allegret (Trois-pièces) afin de s'habituer au poste de Bottom Gunner, car il tient à participer à la mission de cette nuit. Ce sera un vol de harcèlement par missions individuelles sur la région située au sud du front de Normandie et comprise entre falaise - Condé-sur-Noireau - Flers - Argentan. L'entrée en territoire ennemi aura lieu par le cap d'Antifer puis la première boucle de la Seine au sud du Havre.

Le premier Boston qui rentre est celui du colonel Gorri, il a essuyé un feu très dense de Flak légère et a été pris longtemps dans les projecteurs alors qu'il bombardait un convoi. Ensuite, le sous-lieutenant Navarre (Bertrand du Pouget) très tiré lui aussi a pu s'échapper d'un cône de projecteurs et d'obus traçants qui le poursuivirent longtemps et ceci sans horizon artificiel. Puis, d'autres avions rentrent à leur tour ayant tous été très tirés. On attend les derniers, les mécaniciens sont sur la piste et comptent les minutes.

 

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Cinq avions ne rentrent pas à la limite de leur possibilité de vol. Un coup de fil nous apprend qu'un Boston s'est posé à B5 ( terrain anglais près de Bayeux) avec des ennuis mécanique. Il s'agit de l'équipage Jaffré et Cocogne. Il en manque encore quatre, le temps passe et aucune nouvelle ne nous parvient.

Il faut alors se rendre à l'évidence, quatre équipages sont manquants:

- Sous-lieutenant Dubois, lieutenant Feletoux, sergent Pierron, adejudant-chef Romanetti;

- Sergent-chef Pierre, sergent-chef Cornement, adjudant Dumont, sergent-chef Ricardou;

- Sergent-chef Bonneville, aspirant Barrier, sergent Depui, sergent-chef Jean;

-Sergent-chef Houriez, sous-lieutenant Sonnet, sergent Kainuku, sergent-chef Ladagnous.

Autres équipages ayant fait la mission: Garot, Bellin, Fortin Houvard, Gorri, Paoli, Sauberlé, Citroën,Navarre (Bertrand du Pouget).

L'équipage Houriez s'est écrasé au Mesnil-Hubert, près de Pont d'Ouilly (aucun survivant). L'équipage Bonneville à Saint-Denis-de-Méré près de Condé-sur-Noireau (un survivant, le lieutenant Feletoux, prisonnier). Ces trois Boston sont groupés dans un rayon de huit kilomètres, quand à l'équipage Pierre, leur Boston s'est crashé plus à l'est à sept kilomètres de Falaise. Deux survivant: Pierre et Dumont.

Seul, l'équipage Houriez est reté dans le petit cimetière de Mesnil-Hubert, leur présence dans le cimetière est connue grâce à une plaque à l'entrée indiquant "tombes de guerre du Commonwealt" précisant la présence de deux tombes anglaises, probablement un équipage de Mosquito: A. Lister, RAF Nav. 21 ans; G.M. Miller, RAF 21 ans, 8 août 1944. L'équipage Houriez repose à côté d'eux depuis 44, et pour toujours.

Quand le Boston a été touché une première fois, Pierre demanda à Cornement de larguer les bombes, l'avion était bas, il n'était plus possible de monter pour permettre aux hommes de sauter. Le Boston fut touché une deuxième fois, puis une troisième, il perdait irrémédiablement de l'altitude et Pierre demanda à tous de prendre la position de crash. François Dumont dans le nez du Boston vit arriver la colline boisée, le Boston fit une prise de terrain, bien à plat mais à 500 km/h.

Quand Dumont se réveilla, il était à quelques dizaines de mètres devant l'épave du Boston, il était toujours attaché à son siège, ses mitrailleuses devant lui, il était sonné, mais après un examen rapide, rien de cassé; il s'évanouit, se réveilla plus tard, derrière lui, il pouvait voir l'épave du Boston qui brûlait. Il ne vit, ni n'entendit personne, il décida de quitter son siège, endolori de partout. Du bout de ses doigts, il sentit qu'il saignait dans le cou, il réussit à se traîner quelques mètres. Un Mosquito, sans doute attiré par le feu et la fumée vient faire quelques passes au canon et à la mitrailleuse, Dumont fut touché, un éclat d'obus vint se loger au-dessus de son oeil droit. Blessure légère, un peu plus de sang sur son blouson.

"Ce qui m'a frappé à cet instant, c'est de voir le Mosquito faire ses virages, tranquille, pour venir faire une autre passe et pas de tir de DCA pour le dissuader, j'en étais au point d'espérer cette DCA, juste pour qu'il change de secteur, je pensais au pilote, nous étions ensemble pour le briefing, il y avait quelques heures et maintenant il me tirait dessus."

A cet instant, Dumont entendit une voix appeler au secours, c'était Cornement, il gémissait, Dumont l'entendait mais ne pouvait le voir, Cornement lui dit qu'il était gravement blessé, les jambes brisées, le bras sans doute aussi et il avait été brûlé par l'incendie qui s'était éteint de lui-même. Dumont lui dit qu'il essaierait de trouver du secours, mais dès qu'il voulait faire quelques pas, il tombait, s'évanouissait, se réveillait, Cornement râlait toujours.

 Le matin arrivait, Dumont entendit des Allemands approcher, il se dissimula dans un fourré, des soldats passèrent de chaque côté de lui sans le voir, ils se dirigèrent vers l'épave. Là, Dumont devina se qui se passa. Les Allemands, SS sans doute ( à cette date, dans ce secteur, était la 12ème SS Hitlerjungend) découvrirent Cornement. Ils l'interrogèrent très brutalement, il criait de plus en plus, les SS apparemment voulait lui faire dire combien d'hommes étaient à bord et quelle direction ils avaient prise, cela dura un moment, puis ce fut une rafale de mitraillettes, Hubert Cornement venait de mourir.

 

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Perrières, 22 septembre 1945: levée du corp de Hubert Cornement. Le deuxième homme à gauche un chapeau à la main est le père de Hubert Cornement. Au centre tenant la croix, Madame Germaine L'Herbier Montagnon du Service de recherches des disparus de l'Armée de l'Air. C'est à cet endroit que les SS enterrèrent Hubert Cornement.

Quelques mots sur lui: né le 22 avril 1918 à Rambervilliers. En 40, il est dans l'infanterie. Prisonnier, il s'évade le 29 décembre et, après maintes péripéties, arrive à Marseille qu'il quitte le 23 mars 1941 à bord d'une barque de pêche avec quatre camarades, longeant les côtes espagnoles. Ils arrivent à Oran le 27 mars. le 12 mai, il s'embarque comme garçon de salle sur le Transatlantique Winnipeg, qui est arraisonné dans les Antilles par un navire anglais. Il quitte l'équipage et rejoint les Français Libres à Londres. Marié à Londres en 1941, il avait une petite fille.

Les habitants de Perrières, obligés d'évacuer le 10 août, découvrirent à leur retour l'épave de l'avion, près des débris, une tombe portant le nom de "Ricardou RAF 32275", des béquilles brisées étaient posées sur sa tombe, à trente mètres de là, dans le sous-bois, une autre tombe "inconnu RAF", inscriptions écrites en Allemand, la tombe de Cornement. Transférés au cimetière de Perrières le 22 septembre 1945 en présence de François  Dumont et avec les honneurs militaires, Cornement et Ricardou resteront trois ans côte à côte jusqu'en 1948. Le père de Cornement viendra alors chercher son fils pour le ramener dans le caveau familial.

 

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Sépulture Hubert Cornement, qui repose au cimetière communal de Rambervillers (Vosges)

(Photos: Jean-Loup FROMMER)

Pour François Dumont, septembre 1945 sera le mois du souvenir. Le 20, identification et enterrement de l'équipage du sergent-chef Houriez au Mesnil-Hubert, de l'équipage du sous-lieutenant Dubois le 21 à la Villette, et le 22 à Perrières, enterrement de son observateur et de son mitrailleur-arrière. François dira de ces trois jours-là qu'ils furent les plus pénibles de sa vie.

Michel RAINFROY.

( Source: ICARE N°176 Les Forces Aériennes Françaises Libres tome 11: 1940/1945 le Groupe "Lorraine" et le G.R.B.1.)

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