LES JUSTICIERS

...Il n'avait plus d'épaule, sa main droite rencontra à sa place un trou.

par le Commandant

JULES ROY

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(collection: Nicole ROUSSEAU-PAYEN)

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Jules ROY

Le soir du 6 janvier 1945, l'équipage du capitaine Marin devait faire sa vingt-cinquième mission sur Magdebourg.

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Equipage du Cpt Xavier Marin (1er rang), 2ième à partir de la gauche.

(La mémoire des groupes lourds)

C'était la plus profonde que les groupes français eussent lancée, à l'époque, de Grande-Bretagne vers le territoire allemand, car Magdebourg est à 100 kilomètres en ligne droite, qui n'était ordinairement pas notre manière de naviguer, entre notre base et Magdebourg.

L'équipage était anxieux, car il venait d'essuyer trois insuccès de suite: en effet, à trois reprises, il avait dû se poser peu de temps après le décollage en raison d'ennuis mécanique graves. Depuis plus d'une semaine, l'équipage avait subi toutes les alertes, vécu les longues heures où les hommes, livrés à leurs propres démons, se penchent sur des cartes, en pesant les chances qui leur restent, cette fois, de rentrer, en mesurant la profondeur de la nuit, les présages, la valeur des routes et des altitudes, la puissance des défenses qui les attendent.

Donc, ce soir-là, l'équipage du capitaine Marin, las d'une semaine d'alertes et décollage en charge, se demandait si la poisse allait s'arrêter.

Et lorsque le navigateur rejoignit l'avion avec son chargement de vents météo et qu'à la minute prévue le pilote mit les moteurs en route, l'extérieur gauche prit feu. On l'éteignit. On le remit en marche. Une magnéto coupait, et sur l'autre le moteur perdait 150 tours, Marin décida de partir quand même. Il saurait vaincre cette poisse.

Le flot des avions s'enfonçait déjà vers l'Est, dans la nuit qu'il faisait vibrer, quand l'équipage se présenta au contrôle de piste pour décoller.

Il reçut le signal d'arrêt puis, quand on eut intercédé pour lui, le signal vert. L'avion avait treize minutes de retard. Mais Martin força le régime des moteurs, les vents soufflaient d'ouest, et plus fort que la météo l'avait prévu et, à la côte allemande, l'équipage avait rattrapé le gros du troupeau. La nuit était noir, les mitrailleurs ne voyaient personne autour d'eux, mais Frangolacci, le navigateur, savait qu'il était à l'heure parmi les avions de sa vague.

Ils s'alignaient sur l'objectif caché par les nuages, mais visible aux yeux artificiels des instruments, quand la rafale les atteignit. Un obus en plein fouet passa entre les jambes et les bras du navigateur et éclata au-dessus de sa tête avec une lueur fulgurante. Martin eut le temps de dire "parachutes", puis râla. Mais jusqu'à l'extrême limite de ses forces, il tint dans ses paumes crispées les 30 tonnes de l'avion transformé en torche. Le navigateur éprouva une vive douleur au bras gauche et toucha son épaule. Il n'avait plus d'épaules, sa main droite rencontra à sa place un trou.

Donc il avait le bras arraché. Toutes les communications du bord étaient coupées, les flammes rugissantes avaient gagné les incendiaires et le navigateur hésita un moment à lutter, parce qu'il savait qu'il allait mourir. Mais peut-être à cause de la bombe d'une tonne qui n'allait pas tarder à sauter, il se jeta à son tour dans le trou béant de la trappe avant. C'est ainsi qu'il tomba sur un sapin de Brandebourg où il resta accroché.

Pendant qu'il descendait, il avait vu passer des chasseurs grimpant soudain, plein gaz, vers les quadrimoteurs en lâchant leurs rafales. Avec les dents, il décrocha son harnais et chût dans la neige. Il se releva, avec la pensée de chercher un humain. Il y avait de tous côtés une forêt et il enfonçait dans la neige. Il alla vers un incendie qu'il voyait brûler et qui et qui était peut-être son avion. C'était l'un de ces faux objectifs que les villes allumaient loin d'elles quand elles savaient que le raid allié les avait choisies; Il franchit des barbelés, sauta des ruisseaux de pétrole en feu. Alors il se dit que, que si son bras avait été arraché, il serait mort d'hémorragie. Et, à la lumière des flammes, il vit son bras démis, dont l'articulation de l'épaule descendait sur les côtes les plus basses. Et parce qu'il souffrait terriblement et qu'il avait le visage criblé d'éclats, il continua de chercher un homme.

A l'aube, il découvrit une petite ferme; il n'y reçut pas l'aide que l'on accorde à tout animal blessé, mais quelques heures plus tard vint, flanqué d'un chien, un policier menaçant qui hurlait des injures et s'amusa à lui tirer le bras.

De là, avec son camarade MINVIELLE, le bombardier, trouvé un pied brisé dans son parachute plein de sang il fur conduit dans les ruines de Magdebourg, où des enfants vinrent siffler, des femmes leur cracher au visage et demander leur mort, à grands cris. On les hissa tous deux sur un camion parce qu'ils ne pouvaient plus marcher.

Telle était, peut-être faut-il le rappeler aujourd'hui, la façon la plus douce dont les bombardiers lourds français, décrétés francs-tireurs, étaient reçus par les nazis quand ils tombaient entre leurs mains.

Ils le savaient, mais cette menace ne les troublaient pas. Ces francs-tireurs savaient qu'ils emportaient dans leurs soutes le feu des vengeances de leur pays et qu'il y avait dans les bagnes des morts et des vivants qui les appelaient. Et, loin de les effrayer, cette pensée leur versait le grand calme "DES JUSTICIERS".

Jules ROY.