30 novembre 2010

AVANT DE DECOLLER, ILS VIDAIENT LEURS POCHES DEVANT MOI

AVANT DE DECOLLER

 

ILS VIDAIENT LEURS POCHES

 

DEVANT MOI

Lorraine_Jeannette

(collection: Odile ROZOY KUNZ)

Par Jeannette MASSIAS

(1919-1995)

Intelligence Officer du Groupe Lorraine

Je m'appelle Jeanne MASSIAS et mes camarades m'ont, dès le premier jour, appelée Jeannette, ce diminutif est devenu en quelque sorte mon nom.

J'étais en Angleterre en juin 1940 et quand il devint évident que mon pays ne voulait plus continuer la guerre, je résolus de m'engager dans les Forces Françaises Libres qui se formaient sous l'impulsion du général de Gaulle, mais ma candidature ne fut pas retenue pour la seule raison que je ne savais pas taper à la machine à écrire.

Déçue je me présentai au centre de recrutement des WAAF (Women Auxiliary Air Forces) qui m'acceptèrent et m'engagèrent à leur Centre d'Entraînement d'où je sortais le 15 octobre 1940 avec la qualité de 2e classe. Après divers emplois et une promotion au grade de 1re classe, j'étais admise à l'Ecole d'Officiers des WAAF en novembre 1941. J'en sortais deuxième lieutenant fin décembre de la même année avec la qualification d'Intelligence Officer et ensuite j'étais envoyée à l'Air Force Base de Tempford puis, en avril 1942, à celle d'Oaknigton. J'étais nommée premier lieutenant le 1er octobre 1942. C'est en février 1943 que je fus affectée à la Base de West Raynham où se trouvait le groupe "Lorraine". J'y restai attachée aussi longtemps que les King's Régulations le permirent, c'est-à-dire jusqu'à ce que le groupe quitte l'Angleterre pour le continent.

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Jeannette MASSIAS recueille les confidences de Edmond Jean au retour d'une mission.

Dans une grande enveloppe leurs objets personnels

Pendant deux ans, j'ai vécu quotidiennement la vie du groupe et j'ai participé intensément à ses joies et à ses deuils qui trop souvent enlevèrent des camarades que nous aimions.

Je dois expliquer que mes fonctions d'Intelligence Officer me faisaient un devoir de savoir ce qui se passait dans la tête et dans le coeur de chacun. J'étais, avec le docteur et le padre, au coeur des problèmes psychologiques et nous suivions le moral du groupe. Il était souvent au beau fixe, sauf quand quelques missions se montraient trop meurtrières. J'avais plusieurs moyens de connaître l'état moral de chacun. A chaque départ de mission, les membres d'équipage venaient me remettre dans une grande enveloppe les objets personnels qui étaient dans leurs poches afin que, pris par l'ennemi, on ne puisse identifier leur unité ou connaître par des lettres ce qui était considéré comme des secrets militaires. A ce moment là, moment bien court où ils défilaient dans mon bureau, je voyais à leurs yeux, au tremblement de la main qui me tendait l'enveloppe, ou à leur air décidé et désinvolte ceux qui avaient besoin d'un congé et d'un encouragement ou qui étaient au mieux de leur forme. Bien souvent j'ai pu indiquer au colonel de Rancourt et par la suite aux colonels Fourquet et Soufflet ceux qui avaient besoin d'être soutenus.

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Puis quand cette formalité était terminée nous nous rendions au bord du taxiway avec les toubibs et ceux qui restaient pour assister au défilé des avions qui allaient prendre leur vol. Et pas une fois je n'ai pu regarder ces visages souriants ou sérieux sans me demander pour lesquels d'entre eux c'était un adieu.

Puis quand tous avaient décollé, nous allions avec le commandant de l'unité à l'OPS- ROOM où nous suivions l'évolution de la mission. Bien vite, avant que les avions ne soient sur le chemin du retour, nous savions si elle avait été facile ou dure, si la formation était au complet ou s'il y avait des manquants. Nous ne savions qu'au dernier moment leur identité. Le doute se prolongeait quand des avions avaient été obligés de se poser en route sur des terrains de secours. Il fallait attendre l'atterrissage du commandant de formation.

ALORS COMMENÇAIT L'INTERROGATOIRE

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De gauche à droite:

SOUPE, BERCAULT, CAILLOT, MARULLI.

Assis:

Jeannette MASSIAS, GAROT, Jean EDMOND, TUAL.

Alors commençait l'interrogatoire des équipages sur le déroulement et les résultats de la mission. Je dois dire que nous étions deux ou trois Intelligence Officers à interroger les équipages (j'étais seule femme, seule de nationalité française) et j'ai toujours eu beaucoup de fierté à voir qu'un très grand nombre voulaient répondre à mon interrogatoire. J'étais même obligée d'en refuser et de les passer à mes collègues britanniques.

Je n'en tire pas un orgueil exagéré mais je comprends qu'après une mission dure il était devenue une soeur. Enfin ils voyaient, me disait-ils, l'image de celles qu'ils avaient laissées en France, cette France qu'ils venaient de survoler.

Quand c'était en rase-mottes ils étaient troublés et excités d'avoir vu des gestes amicaux de ceux qui avaient reconnu les cocardes françaises.

Faire la synthèse d'une mission n'était pas chose facile dans cette ambiance de retrouvailles, mais les King's Régulations avaient prévu le cadre exact de l'interrogatoire et quand tous les renseignements recueillis concordaient, nous pouvions être sûrs des indications sur la flak, la chasse ennemie, le bombardement de l'objectif, l'exactitude au rendez-vous avec les chasseurs d'accompagnement, etc...

Ensuite avec mes collègues de l'Intelligence, nous faisions le point et ces renseignements étaient portés au Group Captain qui les envoyait à son tour immédiatement à l'Intelligence Office du II Group ( le II Group était la grande unité à laquelle appartenait le groupe Lorraine et qui comprenait tous les groupes de bombardement légers.)

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MASQUELIER, ALLEGRET, Jeannette, TEYSSIER, GATISSOU.

Le Lorraine était devenu pour moi l'unique objet de mon affection

Tous les quinze jours, il y avait une "dance" à l'officer's mess et, à cette occasion, les portes du camp étaient ouvertes aux invitées des officiers. Ces réunions avaient pour but d'atténuer les rigueurs du camp et de la guerre et de fournir, entre les vacances prises en général à Londres, un dérivatif à notre vie austère. Ce fut l'occasion pour beaucoup, au cours d'une danse, de me faire la confidence de leurs soucis ou de leurs craintes ou, pour d'autres, de me demander des conseils sur la psychologie des Anglaises, mais je dois avouer que sur ce chapitre, j'en savais probablement moins qu'eux !

Coupée complètement de ma famille, le Lorraine était devenu pour moi l'unique objet de mes soucis, de mes joies et de mon affection. Sous les ordres du Colonel de RANCOURT, le groupe avait fait mouvement de West Raynham vers Hartford Bridge et naturellement je l'avais suivi.

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Jeannette MASSIAS devant le Boston d'ALLEGRET, pilote, FOURNIER, navigateur, et SOULAT, radio-mitrailleur.

Sur le haut de ma manche l'écusson "France"

Malgré mon uniforme britannique j'étais intégrée dans cette unité et grande fut ma joie quand je pus, avec l'autorisation du colonel, mettre sur le haut de ma manche l'écusson "France". C'était une entorse sévère aux King's Régulations, mais le colonel de Rancourt m'avait assuré qu'il prenait cette infraction à son compte et jamais personne ne m'en a rien dit.

C'est aussi grâce au groupe Lorraine que ma famille eut de mes nouvelles. Un jour, ma tante qui habitait Paris trouva sur son balcon une affiche tombée du ciel dans la nuit relatant l'action de l'Armée de l'Air Française Libre en Angleterre. Cette affiche, largement illustrée, me montrait recevant, après une mission, le compte-rendu du lieutenant Jean. Bien sûr elle la fit aussitôt parvenir à ma mère qui eut ainsi de mes nouvelles récentes.

Juin 1944 - Le débarquement a lieu, il est question que le groupe Lorraine se déplace et soit basé en France. Je voudrais bien le suivre mais je n'y suis pas autorisée, ces fameuses King's Régulations interdisent que les femmes suivent les unités sur le continent.

Une parcelle de mon coeur

Alors restant en Angleterre, les fonctions d'Intelligence Officer me semblent fades. Je demandai et obtins mon transfert aux Forces Françaises Libres le 14 octobre 1944. Je suis promue au grade de capitaine et affectée au Ministère de l'Air à Paris.

En quittant le groupe Lorraine peut-être une petite parcelle de mon coeur ou de mon imagination s'est-elle détachée. Je sais que maintenant, malgré mes cheveux gris, et connaissant quelques milliers de personnes, si d'aventure on prononce devant moi le nom d'un camarade ayant appartenu au groupe Lorraine, son nom résonne d'un son différent et j'entrevois en un instant beaucoup de visages, dont certains que je ne reverrai jamais.

Jeannette MASSIAS

(source: ICARE N°171)

(source: Odile ROZOY KUNZ)

Posté par DUCAPHIL à 21:16 - - Commentaires [2] - Permalien [#]