01 décembre 2010

DEPARTS ET RETOURS PAR LE SOUS-LIEUTENANT PLUNKETT

DEPARTS ET RETOUR

Impressions recueillies par section Officer PLUNKETT

l'unique femme-officier vivant sur

la station S/O PLUNKETT

est française et vint volontairement

en Angleterre en décembre 1941

img676

Sous-lieutenant PLUNKETT, officier adjoint de renseignement - Notre seule "fille de l'air"

---------------------------------------

Il fait froid, le vent souffle toujours sur cette vallée du Yorkshire où deux squadrons de bombardiers lourds français sont basés sur une station de la Royal Air Force, unique camp commandé par un officier étranger, et cet officier est un colonel français.

Je viens de les voir partir encore une fois. Du haut de la tour vigie je leur fait signe de la main, cela veut dire (mais ils ne le savent pas)" bonne chance hommes de ma France, guerriers exilés, je suis fière de vous que le bon dieu vous ramène sains et saufs jusqu'au bout". Le bombardier, le mitrailleur supérieur et le mitrailleur arrière me disent "au revoir" de la main - les autres, le pilote, le mécanicien, le radio et le navigateur sont invisibles pour moi. Il est 9 heures du soir et déjà presque nuit. Je sais que la mission de ce soir a pour but un objectif éloigné et qu'elle sera dure pour avoir tout le long du jour entendu et répété les instructions pour le bombardement. J'imagine la route dans les nuages, la traversée de la côte anglaise, le survol au-dessus de la mer, long et interminable, puis l'entrée en pays ennemi, tout le temps l'être entier en éveil. La mission est en marche depuis le matin, à 6 heures du soir eut lieu le dernier "briefing" trente tables alignées autour desquelles chaque équipage se trouvait rassemblé. Je les connais tous : ce pilote carré, solide, au regard moqueur, qui semble infatigable, a toujours le mot drôle et juste, cet autre très grand, très mince, le parfait gentilhomme même aux moments les plus difficiles (il sacrifia sa vie pour sauver son équipage un soir clair de printemps). Puis cet autre qui pilote un avion depuis vingt ans les cheveux gris en brosse, les traits énergiques, il semble vouloir conquérir le monde et là-bas cet autre qui paraît si jeune, et plus loin le guerrier à l'oeil bleu perçant qui parfois devient noir.

img677

Avant la mission, les équipages sont attentifs au "briefing" et les visages sont tendus

Avant de partir ils sont toujours gais, toujours pleins d'entrain et me taquinent gentiment quand je passe le long des tables pour voir si tout est en ordre, et quoique je souris et leur recommande de bien vider leurs poches, de ne pas oublier ceci ou cela, une angoisse terrible m'étreint toujours le coeur car depuis quatre années que je sers dans les forces aériennes de la Royal Air Force, j'ai assisté ainsi à des centaines de départs et je sais que tôt ou tard il y en a qui ne reviendrons pas ; on ne sait jamais lequel de ces équipages fera le sacrifice suprême ce soir-là ; et il faut demeurer imperturbable, il faut être calme, tranquille, sourire, travailler et leur donner confiance.

Quand le "briefing" est terminé, ils sortent tous rapidement. Ils vont prendre leur repas et partir aux avions. Chaque équipage a son geste ou son mot spécial, celui dont le Commandant d'avion me fait toujours le geste de "bonne chance" pouce en l'air, et je lui réponds de même, puis celui qui grogne toujours à cause du mauvais temps, ce grand bombardier qui aimerait aller lâcher ses bombes sur Berlin, et l'autre toujours aimable, le bombardier jeune aux cheveux gris, puis le poète aux yeux rêveurs qui part et oublie ses rêveries pour faire de la navigation.

img681

Le tri des papiers personnel à mettre dans les sacs: l'un blanc (à conserver) l'autre rouge (à détruire)

Le dernier avion vient de décoller, ils sont passés de toute leur gloire en un magnifique cortège et pris le ciel un à la minute. Chacun fait un grand cercle là-bas vers l'ouest, puis revient vers l'est et à l'heure données tous prennent le cap Sud-Est et les heures passeront... longues... interminables.

Il fut un temps où je pouvais aller dormir pendant l'attente, mais je me suis rendu compte que pour pouvoir tenir il faut dormir et le temps passe plus vite si l'on dort, mais en général à l'heure "H" (heure de bombardement) je me retrouve regardant la pendule et disant "ils arrivent... ils passent... ils sont passés..." Il faut donc mettre le réveil pour 3 h 30 car le premier doit être sur la base à 4 heures.

img682

4 heures moins 4. Le Commandant est déjà là - il arrive le premier quoiqu'il fasse marcher sa bicyclette avec une seule jambe. Chez nous à l'intelligence tout est activé. Dans le couloir qui conduit à la grande salle sont alignés les grands sacs en toile contenant les portefeuilles, lettres, effets personnels. Le Révérend Père Meurisse arrive sur sa petite moto et prépare le verre de rhum destiné à chacun, la camionnette avec le bidon de thé et les gâteaux arrive du mess. Dans la grande salle les tables ont été enlevées du centre et sont à présent installées le long du mur pour chaque officier spécialiste. Il fait froid dans la salle, le poêle tout au bout n'a jamais pu dégager assez de chaleur pour chauffer à plus de deux mètres de distance. Les cigarettes aussi sont prêtes (petits geste qu'ils aiment au moment de l'interrogatoire).

4 heures. Le ronronnement connu se fait entendre juste à l'heure. Le téléphone commence à tinter. "F" pour Freddie est au-dessus de la base. Sur le tableau nous commençons à marquer les lettres et les heures. Dehors dans le hall. Il y a aussi un tableau et à mesure que les équipages arrivent ils doivent inscrire la lettre  de leur avion et à côté le nom du Commandant d'avion et ainsi dans cet ordre ils sont appelés dans la salle d'interrogation. Nous savons qu'ils sont extrêmement fatigués, mais il faut que les rapports soient préparés à peine les équipages rentrés.

Les avions continuent à se poser. Nous sortons sur le pas de la porte pour voir toutes ces étoiles rouges, vertes, qui tournent au-dessus de nos têtes. La nuit n'est pas trop claire . Les projecteurs allongent leurs reflets immenses et indiquent la route à suivre. Nous rentrons . Le téléphone continue à tinter. Le temps passe... puis des pas lourds (les bottes de vol les rendent ainsi)  et précipités se font entendre. Les premiers arrivent. Le mitrailleur arrière prend la craie et inscrit le nom de son commandant d'avion puis se dirige vers la petite cuisine où le Padre distribue le rhum. Bientôt il y a foule dans le vestibule et le couloir, il y a partout des parachutes, des harnais, des casques, des bouteilles thermos - tout le monde parle... puis s'arrête un instant quand le Colonel et l'Air Commodore de la Base arrivent. Ils prennent amicalement le Commandant du "C" Charlie par le bras et parlent du résultat obtenu. Le bombardement a été bien réussi et d'avoir pris part à cette bataille du monde les comble de joie.

Il y a grand bruit, l'oxygène grise un peu tout le monde et la fatigue est pour l'instant oubliée. Puis l'inévitable question: "Est-ce que tout le monde est rentré?" ils attendent tard généralement pour le demander car il faut donner le temps aux trente avions de rentrer. Ils voient sur le tableau les noms inscrits.

C'est mon tour d'interroger. Je crie à tue-tête pour me faire entendre au-dessus du brouhaha général "J" JIG. "Ici". Nous sommes tous ici répondent-ils. Le pilote est un vétérans, toujours frais et dispos et en allant vers la table il me demande à l'oreille: "Est-ce qu'il y a du nouveau pour demain?" et je crois  répondre: "Vraiment je n'en sais rien encore, allez vous reposer". Ils sont là les sept. Les sept qui forment ces équipages de bombardier lourds de nuit (les Hiboux) qui ont tellement aidé à toutes les batailles (50.000 de tués dans le Bomber Command sur un total de 110.000).

Un à un ils donnent leurs impressions - et je note les heures, les caps, les altitudes, les bombes larguées, la température, le temps au-dessus de l'objectif, etc., etc... A la même heure dans d'autres camps, par toute l'Angleterre, d'autres officiers dans des salles similaires prennent les mêmes notes et d'ici quelques heures l'Etat-Major (Bomber Command) aura reçu en forme précise le résultat de l'attaque.

img683

Au debriefing avec Ginette

Ce qui m'a toujours frappé au moment des retours c'est leur extrême sincérité, tous semblent revenir de très loin et semblent si heureux d'être là les deux pieds à nouveau sur la terre ferme. Je voudrais pouvoir expliquer le courage et la volonté qu'ils ont tous eus pour pouvoir effectuer cette longue série de bombardements de nuit qui s'appellent "un tour d'opérations" et les mots me manquent, la durée du tour varie selon les nécessités de la guerre,parfois il est à 15, 20, 30 et à un moment il était à 40 missions. Quand on a vu revenir un équipage 10, 20, 30 fois il fait partie intégrale de votre existence de guerre sur la Base éloignée où rien n'existe que le travail à accomplir. Puis à mesure que les "anciens" finissent, ou, hélas, ne reviennent pas, on voit les jeunes qui commencent et l'expérience gagnée avec les autres sert à acheminer ceux-là.

Au bout de quelques mois de cette vie où l'on n'est jamais bien sûr d'une nuit de sommeil, les visages se creusent et les yeux deviennent un peu fiévreux et fatigués. Mais chaque retour est empreint du même enthousiasme, chaque retour est un triomphe, non seulement sur l'ennemi, mais sur soi-même et sur l'inconnu.

Le froid semble avoir augmenté. Les premières lumières du jour commencent à percer. Le premier équipage vient de partir vers le mess lointain où ils prennent le petit déjeuner et " l'oeuf opérationnel" (les équipages en opération de la R.A.F. ont droit à un oeuf, cette chose si rare en Angleterre pendant toute la guerre, après chaque retour). Dans les bureaux de l'Intelligence, les machines à écrire trépignent, les rapports doivent être tapés rapidement. La baraque immense au toit de tôle résonne encore des récits des uns et des autres. Selon les équipages la terre allemande ce soir était transformée en une fête du 14 juillet. Des milliers de fusées rouges, vertes ou blanches étoilaient le sol et en l'air il y avait des arbres de Noël tout illuminés en suspension et de grosses boules oranges se balançaient dans le ciel - boules dangereuses et qu'il valait mieux ne pas rencontrer de trop près. Spectacle magnifique si le danger ne guettait à tout instant. Mais le danger est oublié. Ils pensent surtout aux camarades et à tous ceux des autres Bases qui forment partie de la grande famille des bombardiers de nuit. Ce soir tous les nôtres sont bien rentrés et quand tout le monde est bien rentré il règne une double joie sur toute la Base.

Il est sept heures du matin. Je pédale le long de la route silencieuse maintenant. Le monde semble beau sous les premières lueurs du jour, le ciel est rose et bleu, tout est paisible. Ils dorment d'un sommeil lourds. Je vais prendre mon "breakfast" au mess des sous-officiers où nous causerons un moment avec le Commandant de la mission accomplie - puis j'irai dormir quelques heures. Eux aussi dorment maintenant mais ce soir ile repartiront encore et ainsi jusqu'à la victoire.

Lieutenant PLUNKETT

(source: L'OPS N°3 AOUT 1947)

(source: LES FOUDRES DU CIEL du Général NOIROT)

---------------------------------------

" MISS PANCAKE "

"Pancake" signifie "Tout gâteau"; ce mot était le dernier de la procédure radio d'atterrissage.

Lorsqu'un "Halifax" se présentait, roulette de queue et train avant sortis, à l'entrée du "funnel" ou entonnoir de lumière qui devait l'amener à la piste, l'autorisation d'atterrir lui était donnée par ce mot symbolique : "Pancake"...

Ce même mot était devenu le surnom de la seule femme de la Base d'Elvington : le sous-lieutenant Plunkett, une Française mariée à un Anglais; ce choix était dû à une certaine ressemblance phonétique entre les deux mots : "pancake" et "Plunkett"; enfin, "miss" est tellement plus facile à dire que "mistres"! Le surnom était, en outre, le symbole de la gentillesse, de la générosité, de l'activité inlassable et du dévouement de celle qui l'avait reçu.

Le Commandement Français avait rejeté la présence de "W.A.A.F.'s" dans le camp; la mixité n'était pas encore entrée dans nos moeurs... Et c'étaient des soldats de 2e classe qui assumaient, à Elvington, les menus, mais indispensables services de la vie des Groupes.

Mrs Plunkett ne servait pas sous l'uniforme français; elle était officier de la W.A.A.F ( Force Féminine Auxiliaire de l'Air), détachée auprès du commandant de Font-Reaulx. Ce dernier, qui avait perdu une jambe en 1914-1918, était un homme courageux, qui avait voulu servir encore; très droit, très estimé, il assurait les fonctions "essentielles" de Chef de l'Intelligence Service ou Bureau des Renseignements, dont le rôle était de préparer les équipages à leur tâche au cours du "briefing" général et de les interroger au retour sur le déroulement de la mission.

Mrs Plunkett était pour lui une auxiliaire précieuse; et pour ceux qui allaient s'envoler un sourire encourageant, avec un mot gentil pour chacun.

Elle était de tous les départs et de tous les retours; si triste quand il y avait des absents ! Mêlée à notre vie de chaque jour, elle vivait nos craintes et nos joies, nos dangers et nos réussites. Même si quelques-uns la taquinaient parfois, c'était par sympathie; et tous l'aimaient comme la marraine et la fée des Groupes.

Elle a su exprimer ses impressions et ses sentiments avec beaucoup de précision et infiniment de délicatesse, dans "L'Ops" n°3, bulletin d'information des Anciens des Groupes Lourds. Qu'il me soit permis de citer les lignes les plus émouvantes de cette "confession"...

" Je viens de les voir partir encore une fois. Du haut de la tour vigie, je leur ai fait signe de la main; cela veut dire (mais ils ne le savent pas) : bonne chance, hommes de ma France, guerriers exilés; je suis fière de vous; que le Bon Dieu vous ramène sains et saufs jusqu'au bout...

" Le bombardier, le mitrailleur supérieur et le mitrailleur arrière me disent "au revoir" de la main; les autres, le pilote, le mécanicien, le radio et le navigateur sont invisibles pour moi. Il est 19 heures et déjà presque nuit. Pour avoir, tout le long du jour, entendu et répété les instructions, je sais que la mission de ce soir a pour but un objectif éloigné et qu'elle sera dure...

" J'imagine la route dans les nuages, la traversée de la côte anglaise, le survol de la mer, long et interminable, puis l'entrée en pays ennemi, tout le temps l'être en éveil...

"... Avant de partir, ils sont toujours gais, toujours pleins d'entrain; (affirmation qui contredit étrangement les "observations" de J Roy !) et ils me taquinent gentiment quand je passe le long des tables, pour voir si tout est en ordre; et quoique je sourie en leur recommandant de bien vider leurs poches, de ne pas oublier ceci ou cela, une angoisse terrible m'étreint toujours le coeur, car je sais que, tôt ou tard, il y en a qui ne reviendrons pas; on ne sait jamais lequel de ces équipages fera le sacrifice suprême ce soir-là; et il faut demeurer imperturbable; il faut être calme, tranquille, sourire, travailler et leur donner confiance...

"... Le dernier avion vient de décoller; ils sont passés de toute leur gloire en un magnifique cortège et ont pris le ciel, à la minute. Chacun fait un grand cercle, là-bas, puis revient pour prendre le cap vers l'Est; et les heures passent, longues, interminables...

"... 4 heures. les premiers arrivent... Un à un, ils donnent leurs impressions...

"... Ce qui m'a toujours frappée, au moment des retours, c'est leur extrême sincérité; tous semblent revenir de très loin et paraissent si heureux d'être d'être là, les deux pieds à nouveau sur la terre ferme. Je voudrais pouvoir expliquer le courage et la volonté qu'ils ont tous eux, pour pouvoir effectuer cette longue série de bombardements de nuit qui s'appelle "un tour d'opération", mais les mots me manquent...

"... Chaque retour est empreint du même enthousiasme, chaque retour est un triomphe, non seulement sur l'ennemi, mais sur soi-même et sur l'inconnu...

"... Le danger est oublié... Tous les nôtres sont bien rentrés ce soir; et, quand tout le monde est bien rentré, il règne une double joie sur toute la Base...

Une page que les acteurs de nos tragiques ballets du feu ne sauraient relire sans attendrissement... Inoubliable " Miss Pancake " ! Ineffable souvenir que celui de cette unique présence féminine, qui savait nous comprendre et qui vivait jusqu'au plus intime de sa sensibilité notre dangereuse existence de guerre !...

(source: FEU DU CIEL FEU VENGEUR. Auteur: Pierre-Celestin DELRIEU)

 

Posté par DUCAPHIL à 21:47 - - Commentaires [1] - Permalien [#]