Retour en France

Les groupes "Guyenne" et "Tunisie"

Quittent leur base d'Angleterre

et se posent à Bordeaux

img934

L'un après l'autre, les groupes de bombardement lourd Guyenne et Tunisie, quittent leur base de Grande-Bretagne et rentrent en France.

Quand je pense à ce long cortège d'heures, de mois et d'années qu'il a fallu pour créer ce mot de LOURDS, lui accorder une valeur dans la guerre contre les tyrans; quand je pense à cette somme d'angoisse et à cette foule de copains restés en otages du givre, des pannes, des canons et de la nuit, je mesure mieux le prix des hommes qu'ils sont et de la liberté qu'ils ont contribué à conquérir. Maintenant les LOURDS ont leur place. Le combat qu'ils ont mené dans les ténèbres contre la puissance industrielle nazie revêt l'une des formes les plus poignantes de cette guerre et les classe à part dans cette curieuse espèce d'hommes qui pilotent encore les machines volantes.

Les saisons ont versé sur eux leurs brumes, leurs neiges et leurs tendresses. L'école qui leur a enseigné à semer la terreur en Allemagne les a rompus à l'éreintante monotonie des alertes, des contre-ordres et des vols.  Ils savaient goûter l'oubli de leurs courses dans les salles de cinéma d'York ou dans la pêche à la ligne, près d'une écluse où des troupes de lamproies bondissaient dans le courant d'eau sale. Ils ont toujours guetté, redouté ou espéré le crépuscule de l'aube, le lever ou le coucher de la lune, le brouillard et le ciel clair. Tant de fronts chauds et de fronts froids de nuages les ont roulés dans leur épaisseur et leurs grains que leur âme en est plus hâlée que leur visage.

Ils savent ne plus s'étonner de rien. Leurs impatiences se sont usées à la meule du temps et à cette incroyable, à cette monumentale patience de la Royal Air Force, sûre d'elle même et de son destin, qui tournait lentement dans un rythme de planète tranquille, où ils n'étaient que cent équipages sur cent mille et les représentants d'une nation parmi les représentants de vingt autres.

La rivière débordait et regagnait son lit: les pêcheurs apprenaient comment on trouvait une place assise dans l'autobus qui menait les permissionnaires à la ville. Un jour, après trente ou quarante raids dont ils rentraient avec des visions d'explosions astrales et des mesures d'étoiles, on les retenait sur la rive de la guerre.

Et voici que les LOURDS sont rendus à la vie et à leur patrie. Le givre, les pannes, les canons et la nuit ont sacrifié le plus grand nombre de leurs otages. Les rescapés rentrent. Avant de se poser à Bordeaux, ils défilent sur Paris qu'ils évitaient autrefois. L'exil prend fin pour eux. Le soleil d'automne dore leurs ailes noires que tant de projecteurs ont éclairées sur la Ruhr, et nous, d'en bas, nous levons les yeux vers eux, vers leur gloire d'hommes des nuits revenus, après la victoire, sur la terre paternelle et douce où la lumière les attend

Par Jules ROY.

img935

(collection: Régis JOUHAUD)

Les groupes français de bombardement lourd qui, depuis des mois et des mois participaient à l'effort de guerre du "Bomber Command" britannique rentrent en France avec leurs appareils.

Samedi dernier, vers 16 h 30, les "Halifax" du groupe "Guyenne" emplissaient le ciel de Paris de leur ronflement: nos bombardiers, venant de leur base anglaise d'Elvington, saluaient Paris avant de se poser à Bordeaux où ils seront désormais basés.

Lundi prochain, 29 octobre, à son tour, le groupe 1/25 "Tunisie" quittera l'Angleterre et passera sur Paris vers 15 h 15.

L'aviation française, et la France tout entière saluent avec joie et fierté les porteurs de foudre héroïques qui les ont si vaillamment représentés au sein de la Royal Air Force et qui ont tant payé au destin !

(source: AVIATION FRANCAISE N°38 du 24 Octobre 1945)