21 septembre 2009

DE NUIT SUR LA RUHR

DE NUIT SUR LA RUHR

par le CAPITAINE WRRIER

En souvenir des 22 Tués ou disparus

de la 2ème escadrille du

"Groupe Tunisie"

au cours des mois

d'août et septembre 1944

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La consigne est de ne pas parler: avant... pour garder le secret, pendant... pour mieux travailler, après... par pudeur.

Et cependant tous ces hommes vivent, intensément; mille pensées les assaillent, ils se taisent, se taisent encore et puis... cela éclate; deux mots, une rapide réponse, ils sont soulagés. - Vivre n'est-ce pas "échanger..." des pensées, des mots, des caresses, des coups.

"Ops" au Groupe "TUNISIE". Réunion des équipages à 15 heures. Tout le monde s'affaire; les navigateurs et les bombardiers courent à leur salle respective préparer leur mission; les pilotes moins pressés mastiquent tranquillement leur chewing-gum.

Dans la salle des Navigateurs les premiers arrivés discutent et préparent leurs cartes. Sur le grand tableau mural la carte de l'Allemagne s'étend, constellée de grandes zones rouges où la Flak s'avère toujours hargneuses.

Un plaisantin a tracé un grand trait aboutissant à... Berlin; à chaque arrivant, un silence se fait: quel tête va t'il faire? "Bande de fumistes, dit le Lieutenant B... toujours sceptique, il faudra changer changer de disque si vous voulez que cela prenne"!... Enfin le Capitaine L..., Chef Navigateur, entre. C'est l'oracle qui va donner la route, qui va transporter tous ces hommes, de la vie douce et paisible, dans la guerre, et chacun évidemment pense "Mission facile ou difficile ? ". On ne sait pourquoi d'ailleurs car il n'y a pas de missions faciles.

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C'est un bon moment pour le Capitaine S... qui aimait traîner dans les salles de jeu, faire un banco risqué, ou miser un toquard au pesage de Longchamp. Il a toujours aimé relever les cartes. Mais aujourd'hui, c'est le Capitaine L... qui les donne... " BOCHUM " annonce t-il déroulant au mur un long cordon vert aboutissant au milieu d'une belle tache rouge, bien sombre.

Le silence se fait dans la salle, ça devient sérieux. Au travail !!...

16h.30 - Tous les équipages, au complet, sont rassemblés à leur table.

Alors voilà, c'est simple, dit le Colonel. Vous n'avez qu'à foncer tout droit dans la Flak. Cela vous permettra d'y rester moins longtemps: La dernière fois que nous y sommes allés, ce sont ceux  qui voulaient l'éviter qui ont été touchés. C'est un mauvais moment à passer mais pas tant que cela... et puis... ça passe vite vous verrez !... et sa figure s'éclaire. C'est un dur; il doit avoir raison et ceux qui avaient une légère crainte reprennent leur assurance et partent tranquilles.

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Le père MEURISSE, aumônier de la base d'ELVINGTON.

En sortant de la salle on aperçoit le Père MEURISSE dont le bon sourire optimiste illumine le visage. C'est un "Copain" et puis... discrètement il vous rappelle que le bon dieu est là, ça aussi... c'est reposant.

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On a décollé à l'heure et pris le Cap 10 secondes à l'avance. Deux heures à faire dans la crasse à 600 mètres avant de prendre de l'altitude!

"Attention pilote dit S..., je vous dis 142 et vous faites du 144 nous sommes un peu à droite de la route".

"Si vous croyez que c'est facile. répond l'autre, on est trop bas, ça tabasse tant que ça peut".

"Allez, ne vous énervez pas, ce n'est pas grave".

Et les minutes s'additionnent tandis que la buée couvrent les vitres, que l'extrémité des plans s'estompe dans le gris sombre des nuages et qu'une mince couche de givre blanchit les bords d'attaque.

Une secousse, le variomètre tombe à - 10, l'altimètre perd 150 pieds. "Sapristi, dit le pilote, on ne voit rien devant et on se fait souffler...

"ça gaze, dit le Navigateur, ça prouve qu'on est sur la route !"

Il fait maintenant nuit noire, on approche des lignes et c'est l'heure de monter. Les quatre moteurs font un effort, l'avion peine... 30 Tonnes! c'est un poids. Une grosse lueur apparaît devant, halo lumineux éclatant, illuminant l'avion puis s'éteignant.

D.C.A.? peu probable. Collision, sans doute. S... note l'heure.

Le mitrailleur-arrière annonce qu'il voit des étoiles, le tabassage diminue, c'est le calme.

"HALIFAX au dessus" annonce le mitrailleur-supérieur.

"Dangereux? "

"Pas pour l'instant "!

"Alors taisez vous"... et des ombres se profilent dans le crépuscule.

Les quatre moteurs bien synchronisés ronronnent calmement maintenant, l'altitude est atteinte. 500 avions côte à côte dans l'obscurité, tous feux éteints, s'avancent vers l'objectif; cet objectif d'où sont sortis tant d'armes, qui tuèrent des nôtres, détruisirent nos maisons, incendièrent les lieus chers où notre enfance s'égaya. Chacun dans l'avion a quelqu'un ou quelque chose à venger.

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Cet objectif! le verra-ton la navigation est-elle bonne?

"D.C.A. à gauche" annonce le mitrailleur.

"D.C.A. devant" dit le bombardier.

"Epais ?"

"Pas trop".

Et chacun se prépare, ajuste son parachute, jette un dernier coup d'oeil sur les instruments pour s'assurer que tout ira bien.

Notez l'heure, Navigateur !

"Pourquoi"?

"Parce que..."

19H.32.

Et le souffle des respirations dans les micros mal fermés se superpose au grondement des moteurs...

"ça tape dur, dit le pilote, je fais 10° à gauche".

"Non répond S... , il faut tenir le cap..."

Et le bombardier murmure sourdement "ce navigateur, il est dans sa boite comme les types de l'Etat-Major dans leur bureau, il ne voit rien et s'imagine que c'est une promenade..."

ça y est, je vois l'objectif - A droite... encore... un peu... tout droit !"

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Et le temps passe, le ciel est illuminé d'éclairs, les Bombes éclairantes des chasseurs ennemis embrasent les nues; à travers une mince couche de nuages, Bochum s'étend, cerclé de la vive lueur rouge des marqueurs et aussi d'incendies multiples que couvrent parfois d'épaisses fumées.

Et dans le ciel, du rouge, du blanc, du vert, du jaune: fête de nuit unique, grandiose, étourdissante aussi...

"Alors, ça vient? demande le pilote, vous les lâchez oui ou non... !

"Encore 20 secondes au moins... et puis il faudra marcher droit pour la photo."

C'est long 20 secondes... sur un objectif ! quand depuis prés de 20 minutes la Flak tape devant, derrière, au dessus...

"Pan" touché ! annonce le mitrailleur, deux trous dans la tourelle".

"Bombes parties" hurle le bombardier.

Et un grand soulagement se fait dans les esprits tendus de ces 7 hommes. C'est à croire que c'est fini, que la mission est terminée. Les nerfs se reposent, il y a quelque chose de fait. Calmement, S... dicte "Cap. 10, vitesse 220".

L'avion prend sa vitesse avec sérénité. Derrière des feux s'allument au sol, le grand halo lumineux s'éloigne; libéré de sa charge et revêtu de sa carapace sombre, suivi par les éclatements de la Flak qui ne veut pas lâcher sa proie, l'appareil rentre dans la nuit.

Chacun à bord se laisse aller à rêver, s'évade. C'est une détente. Clac, clac,clac,clac,...

"Qu'est-ce que c'est"

"Je ne sais pas dit le mécanicien, on a dû être tiré par un chasseur !"

"Les moteurs, ça va?"

"ça à l'air ! je vais essayer de voir"

"Surtout n'allume rien - on serait descendus comme des lapins."

"Je crois que je vois quelque chose dans la queue; dit le mitrailleur-arrière. Attention corks crew à droite, top... reprenez la route... corks crew à gauche...

Et la sarabande commence. L'avion pique, cabre; le pilote pousse sur le manche, puis tire. Tous les yeux tentent de percer l'obscurité.

"Conservez le cap, dit le Navigateur, sinon je ne sais pas où on va se retrouver !"

"Je fais ce que je peux !" répond le pilote entre deux efforts.

"Je crois qu'il est semé..."

"C'était peut-être un ami ?" suggère doucement le bombardier.

"Des amis comme ça, je tire dessus !..."

35 minutes on passé. On est bien en mer du Nord. Bientôt la côte Anglaise, tout ira bien si l'on n'est pas suivi. L'avion sent le "home" après 5 heures d'efforts".

A l'interrogatoire, tout l'équipage est rassemblé. Chacun ajuste ses souvenirs ou regarde des notes.

"Ah! mon Capitaine, quand je vous ai dit de noter l'heure..."

"Oui, 19h.32. !"

"Il y avait deux avions en flammes à notre gauche; seulement vous m'avez dit de parler le moins possible... alors..."

"C'est juste, notons la position..."

"52 27 Nord - 07 30 Ouest."

Au déjeuner le lendemain, le Capitaine S... prend tranquillement son repas attendant son vieux camarade le Capitaine M...

Celui ci arrive tout essoufflé et l'air furieux.

Ah! mon vieux, ce n'est pas trop tôt - je t'ai cherché toute la soirée hier puis, j'ai arrangé quelque chose avec toi, Charles et des copines pour ce soir. ...

"Qu'est ce que tu as donc fait?

"Bochum!... répond sourdement S...

"Ah! et Charles où est-il?

Manquant.

"Hum!"... un silence... puis "On sort quand même ce soir?"

"Bien sur, s'il n'y a pas d'Ops.

Novembre 1944.

(Source: BULLETIN DES FORCES AERIENNES FRANCAISES EN GRANDE BRETAGNE. N°14 FEVRIER 1945 - Collection: Nicole ROUSSEAU PAYEN.)

 

 

Posté par DUCAPHIL à 10:36 - - Commentaires [2] - Permalien [#]