19 octobre 2009

LA GUERRE DES HIBOUX

LA GUERRE DES HIBOUX

En permission

Le 31 août 1944

Ceci n'est pas de la littérature - c'est vrai. Mais c'est triste et vous vouliez du gai. Voyez-vous notre travail n'a rien du "ciel de gloire" d'un turbulent chasseur pas plus que du risque couru en groupe, de jour, par les bombardiers moyens. C'est un travail obscur, mené en solo, dans la nuit traîtresse. C'est chaque fois une affaire de longue haleine qu'il faut mener à bien contre la volonté de l'ennemi et contre les éléments.

On ne nous dit jamais " c'est bien" parce que faire bien est notre devoir et parce que faire mal ne pardonne pas. Mais qu'on ne vienne pas nous dire "ce n'est rien" parce que nous sommes seuls dans l'aviation française à avoir fait cela. C'est notre fierté.

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" La lune se lèvera une heure après notre départ de l'objectif " le navigateur. Astre évocateur de délicieux têtes à têtes aux jours heureux d'autrefois, mais dont, aujourd'hui, la clarté menace ces équipages du Groupe Guyenne qui vont porter la mort et le feu sur l'important objectif d'une lointaine ville Allemande.

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" C'est bien ma veine " pense le Grand Jacques, mitrailleur-arrière du "G" pour Georges, " Ce soir, pas de cigarette fumé en cachette dans ma tourelle, il faudra ouvrir l'oeil et tenir le coup pendant près de 8 heures! "

La première partie du voyage est calme, la nuit est encore noire, la D.C.A. est soigneusement évitée par les 300 avions volant en P.S.V. si près les uns des autres sans se voir.

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La dernière  ville française est laissée à droite. C'est à peine l'Allemagne. Un éclair jaunâtre illumine soudain le ciel. La chasse boche, maintenant là, cherche à éblouir et choisir son gibier.

C'est déjà fort. " Combien à 300 mètres à gauche " signale le mitrailleur-supérieur. Quelques  instants après un des lutteurs explose au sol. Et cette horrible bombe lumineuse, jaune,  qui se balance encore!

Une pensée rapide pour ceux qui viennent de disparaître. Le navigateur note l'heure et lieu, puis le silence reprend à bord

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Curieux "silence" avec comme fond le ronronnement, assourdi par la casque, des 4 moteurs bien synchronisés. Silence vivant que ne trouble pas le chuchotement du navigateur comptant trois fois de suite 36+8=42 avant de s'apercevoir, fatigué, qu'il s'est trompé. Silence quand même, qui permet à l'attention des sept hommes du bord de rester en éveil et à leur esprit de s'échapper.

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Mais voici soudain la voix du bombardier: "projecteurs à gauche -D.C.A. lourde devant et en dessous". L'avion est en tête du courant des bombardiers. Après plus de trois heures de vol une petite erreur de 3 miles l'a jeté, le premier, dans la D.C.A. d'une grande ville allemande qu'il aurait fallu éviter.

Pendant que le pilote dégage son lourd appareil de l'emprise d'innombrables projecteurs et de l'étreinte de la D.C.A. le navigateur un peu houspillé calcule et donne le nouveau cap.

Voici maintenant l'objectif. Pas un avion n'est visible et cependant près de 300 quadrimoteurs commencent déjà à déverser leur terrible chargement. Sous ce splendide feu d'artifice constitué par les projecteurs, les départs de pièces, les éclatements de D.C.A., les grosses bombes et les "flares", les lueurs clignotantes vertes, rouges, et jaunes des marqueurs, l'incendie gronde, une fumée rougeâtre monte et rejoint et se confond avec les quelques nuages complices des assaillants.

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"Nous sommes en retard d'une demi minutes" annonce le navigateur. Ah oui c'est bien là le souci du moment! Les trappes de bombes ne s'ouvrent pas! Le froid? Panne hydraulique? Le mécanicien s'affaire, fait fonctionner le secours. Rien de nouveau. L'objectif approche, le bombardier s'impatiente, le pilote concentre son attention sur ses instruments car il vaut mieux pour lui ne pas regarder au dehors. Trop tard. L'objectif est dépassé. Il faut recommencer. Il faut faire demi tour dans cet enfer, à nouveau serrer les dents, faire appel à toute sa volonté et, pourquoi ne pas l'avouer, vaincre une certaine répugnance. Enfin un cri de triomphe: les portes sont ouvertes, et c'est le deuxième passage sur l'objectif: "Attention chasseur arrière droit dessus, préparez vous à..."

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" Ah zut, " déclare péremptoirement le bombardier, "fermer-là, les mitrailleurs, pour l'instant c'est moi qui commande!" Et stoîque le pilote obéit "un peu à droite... encore... comme ça... et tu n'oublieras pas hein! trente secondes tout droit pour la photo!"

C'est maintenant le retour, sans hâte excessive. Le mécanicien a les yeux rivés à ses jaugeurs: l'avion a été touché sur l'objectif, légèrement certes, mais un réservoir est si vite crevé et l'essence, ce soir, un peu juste! L'expérience précédente d'un retour avec deux réservoirs crevés et un moteur en moins occupe un moment les esprits. Aujourd'hui tout va bien. La cabine avant semble seule avoir encaissé, sans mal pour les occupants.

Reste maintenant à déjouer la chasse. Celle-ci s'acharne sur ceux qu'enivre déjà la fierté d'une mission bien remplie. Tous, hormis le navigateur, participent à la veille. Un micro, resté ouvert, trahit parfois le rythme respiratoire accéléré de quelqu'un à bord: manoeuvre d'une tourelle, effort pour redresser l'appareil engagé dans une évolution de défense.

Que ce retour semble long: jusqu'au milieu de la Manche il faut veiller toujours et manoeuvrer souvent. Sur tout le territoire hostile, ce sont des feux qu'allument les postes de guet, feux qui jalonnent la route où les uns sont déjà posés et que les autres doivent suivre. Périodiquement ce sont des "flares" jaunes des chasseurs dont malgré soi on attend l'éclosion, suivie toujours de courts échanges de rafales et, parfois, de l'écrasement au sol de camarades.

Enfin, c'est la lune qui se lève puis l'aube qui blanchit déchirant le voile noir protecteur.

Maintenant c'est la côte amie, puis la percée sans histoire qui fait surgir à quelques deux ou trois cents mètres le clignotement amical des lumières du terrain.

Après 8 heures d'absence le Halifax a retrouvé son bercail où l'attendait son mécano anxieux.

" De tous les appareils ayant participé à cette expédition, 22 ne sont pas rentrés." Ce résultat peut certes satisfaire l'esprit de gens qui ne sont pas dans les "gros lourds". Pour ceux qui connaissent les efforts déployés afin de ne pas avoir l'honneur anonyme du communiqué cette phrase banale a plus de signification.

Demain ils recommenceront, sur cet objectif ou sur un autre; qu'importe ils reviendront, aussi modestes qu'hier; c'est une tradition chez les lourds.

Mais ils garderont longtemps au coeur une fois la paix retrouvée, l'orgueil d'avoir représenté la France dans le gigantesque effort du "Bomber Command".

(source: Bulletin des Forces Aériennes Françaises en Grande-Bretagne - N° 10 Octobre 1944 - collection: Nicole ROUSSEAU-PAYEN)

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09 novembre 2009

LA VIE DES HIBOUX

LA VIE DES HIBOUX

l'Appareillage

par le COMMANDANT MARIAS

Equipage du Capitaine MARIAS

Pilote: Cpt MARIAS, Navigateur: Lt VERROT, Bombardier: Aspt POUGNET, Radio: Sgt/C DIAZ, Mécanicien: Sgt/C LAFARGUES, Mitrailleur-supérieur: Sgt FRESIER, Mitrailleur-arrière: Sgt/C blanc.

Ce soir souffle le vent d'Ouest, et tant mieux. Les quinze avions de Guyenne décolleront sur la grande piste; un beau cirque à ne pas manquer pour qui n'en est pas pas cette fois; sur la terrasse du poste vigie nous tiendrons compagnie a Ginette qui s'en voudrait comme d'un mauvais présage de ne pas saluer de la main ceux qui partent; ces hommes qui journellement courent le hasard des dangers accrochent volontiers leurs espoirs à des rites d'enfants; dans la poche de bien des esprits forts on trouverait sans doute quelque gris-gris d'un sou, et qui, d'ailleurs, par une nuit d'épreuve, las de lutter contre un avion instable et trop d'élément hostiles, n'a pas fermé les yeux, et conscient de sa fragilité, ne s'est senti sauvé par la ferveur d'une mère ou quelque vertu magique.

Comme dans les centaines de terrains nés de la guerre; la piste de roulement serpente au hasard des obstacles, mais finit par enclore des coins de bois et des buissons et la prairie où se balancent mollement les herbes de juin; pareilles aux rayons d'une roue difforme, trois larges avenues sont nos tremplins d'envol.

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Ce ciel étonnamment pur au pays des nuages doit bien cacher quelque piège.

La brume des usines peut venir de l'ouest comme une pourriture subtile de l'air qui met un écran diffus sur les feux amis de la piste; ou quelques uns de ces bancs de nuages bas qui dorment actuellement sur la côte remonteront la rivière et débordèrent sur les terres comme une inondation; peut être l'occlusion, lourde à crever, de pluie, que la météo prétend stagner sur l'Irlande, a telle déjà pris sa course pour déjouer encore cette prévision; peut être surtout la nuit claire va telle dérouler sur la terre le rideau blanc du brouillard, par quoi les équipages au retour, avides de revoir le "home" et grisés d'oxygène, tourneront parmi les étoiles comme des bourdons affolés, prisonniers du ciel.

Pour l'instant, nul danger; le soleil s'est couché dans sa gloire, mais la nuit n'est encore nulle part dans le ciel transparent qu'éclaire pour longtemps encore la douce lumière de ce crépuscule du Nord qui n'en finit pas, et qui d'ailleurs ne finira vraiment pas pour eux; sur la route aller, ils la verront d'abord au Nord Ouest, comme la lueur lointaine du foyer, puis au Nord, faible et mince sur l'horizon, pareille à un nuage étrange, puis sur le retour, grandissante au Nord Est, amicale d'annoncer le bercail et de chasser la nuit, dangereuse de détacher les silhouettes pour le chasseur à l'affût qui se cache dans l'ombre.

Pendant que nous, pauvres humains de la croûte terrestre, croupirons encore dans les ténèbres et ne saurons rien du mystère eux, dans le ciel, seront déjà dans la confidence et déchargés du poids de la nuit, recevront ce témoignage d'un soleil permanent, cette promesse d'un jour nouveau.

Voici que les contours de tout s'estompent, que le bois lointain s'unifie et que le vent de la prairie s'uniformise et s'assombrit: douceur d'un soir si doux, qu'on se croirait chez nous, un soir peut-être où les palombes trompées rentrent tard à l'abri. Mais un grondement déchire le silence; avions nous donc oublié la guerre ?  Le premier des soixante moteurs tourne et d'un bout à l'autre de la piste circulaire, entendez les se répondre ainsi que des veilleurs, sur le chemin de ronde.

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Dans leur avion familier, ce serviteur fidèle à qui les lie davantage le souvenir des épreuves que celui des nuits sans histoires, les équipages ont déjà rompu amarres qui les attachaient à la terre, plus de plaisanteries, plus de pensées vagabondes vers les foyers lointains ou les rendez-vous proches; les esprits comme des boussoles s'orientent vers le même point; les mots et les gestes n'ont de sens que reliés a cette idée centrale, la mission.

Sous les casques de cuir, les visages sont devenus sérieux; les regards interrogent les dizaines de cadrans et de lumière qui disent la santé des moteurs ou de l'avion; des mots brefs et des chiffres s'échangent dans le téléphone et des réponses sont données a des paroles qui s'interrogent point. "OK partout" dit le pilote, puis décroise ses deux poignets d'un geste large qui veut dire "Enlever les cales".

Et là bas, dans la grisaille au coin du bois, voyez les venir à la queue leu-leu comme des enfants sages les gros oiseaux lourds et noirs comme la nuit. Maintenant qu'ils paradent devant nous on peut distinguer leurs insignes un peu tapageurs et les rangées de petites bombes (une part mission) qu'ils portant comme un vieux soldat ses décorations. Assis sur le fuselage un mitrailleur fait le beau; de la cabine pilote, le bombardier s'amuse à saluer de la main, et dans sa tourelle vitrée, solitaire, immobile et bardé d'équipements, le mitrailleur de queue prend des formes de monstre.

Pendant que le premier s'apprête a l'envol, la colonne se tasse et s'immobilise; ils sont là rassemblés tout près sur ce bout de piste attendant sagement leur tour, tous les fidèles avions de Guyenne. Est-ce l'idée des cinq tonnes d'explosifs qu'elles cachent chacune dans leurs flancs, mais une impression de puissance barbare émane de ces grosses machines taillées à coups de serpes; on croirait des bêtes malfaisantes, des acteurs sauvages d'un drame des temps futurs.

A pour Able, H pour Fox, J pour Johnnie, N pour Nan, M pour Mike; ils portent des noms anonymes, mais pour nous qui les connaissons, ils sont les équipages un tel .. et un tel .. et certains même hélas, évoqueront des visages que nous ne reverrons plus.

Dans un tonnerre assourdissant, â la seconde prévue le premier s'ébranle, roule, roule plus vite, lève, la queue roule plus vite encore et finit par s'élever lentement. Ses pattes s'effacent peu à peu, comme d'une cigogne en vol, sa forme géométrique épurée se silhouette quelques instants sur la bande encore claire du ciel, puis se perd dans la brume et l'on ne voit rapidement plus que le gros oeil blanc du feu arrière; régulièrement de minute en minute les avions maintenant décollent; l'air est rempli de grondements doux ou rageurs, prochent ou lointains, et dans le ciel se promènent posément, vertes, rouges ou blanches, des étoiles nouvelles mais qui ne scintillent pas.

Elles s'éloignent vers le Nord puis se rapprochent à nouveau et nous pouvons les compter, un, deux, trois, ... quatorze, et le quinzième là, un peu sur le côté, qui assouplit les consignes de piste pour ne pas manquer le rassemblement.

Ne croirait on pas la flottille des barques de pêche attardées rentrant au hâvre le soir ? Et pendant qu'ils s'en vont dans la nuit, poursuivant indépendamment leurs routes parallèles "Bonne chance" pensons nous sans le dire; mais eux nous ont depuis longtemps oubliés, adonnés sans partage aux soins minutieux qui triompheront des dangers.

Bientôt dans les villes du Sud les bourgeois un instant réveillés par le ronronnement puissant du convoi aérien se retourneront dans leur lit en pensant: "encore les gros lourds pour le continent".

(source: Bulletin des forces Aériennes Françaises en Grande-Bretagne. N°13 Janvier 1945)

(collection: Nicole ROUSSEAU PAYEN)

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