14 novembre 2008

RETOUR DE MISSION ELVINGTON SEPTEMBRE 1944

RETOUR DE MISSION

ELVINGTON SEPTEMBRE 1944

10.09.1944:Objectif: Octeville (près du Havre)

Nombre d'avions engagés par chaque groupe:

"GUYENNE" 16 avions.

"TUNISIE" 14 avions.

Total des avions engagés dans la mission:

992 avions.

Nombre de Français tués dans la mission:

6 tués.

Les bombardiers lourds se hâtent, mission terminée,vers leurs terrains respectifs. C'est une belle fin de journée de septembre, de celles que les anglais, si sevrés de soleil, qualifient de "glorious".

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A son poste de pilotage, le Lieutenant-Colonel VENOT, satisfait du travail de ses équipages, jouit pleinement du paysage qui se déroule sous ses ailes. Un coup d'oeil de temps en temps à droite ou à gauche pour surveiller la marche des avions voisins, puis une légère pression de la main et du pied pour éviter ceux qui se rapprochaient dangereusement. Ces préoccupations, qui se traduisent par des gestes réflexes, ne sont plus suffisantes pour empêcher son esprit de vagabonder.

La mission s'est déroulée beaucoup mieux qu'il ne l'espérait. Elle a été "sans histoires". A peine quelques coups de canon sur l'objectif. On n'a pas entendu le sinistre:"Navigateur, notez l'heure" qui permettra, au retour, d'identifier l'équipage abattu en flammes. Sur les 400 avions de la R.A.F. qui composaient l'expédition, il doit en manquer fort peu.

Et pourtant cette première expédition de jour, demandée à des bombardiers de nuit, avait donné lieu, hier soir, à de longues discussions.

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 AVRO LANCASTER

"Lancaster et Halifax" n'étaient pas équipés d'un armement suffisant pour pouvoir soutenir l'attaque des chasseurs ennemis. Les disponibilités en chasseurs d'escorte n'étaient pas suffisantes pour que la protection soit assurée de bout en bout.

"Du reste, jusqu'à présent, on n'avait utilisé, de jour, que les forteresses; il devait bien y avoir une raison à cela"

Telles étaient les réflexions que le Lieutenant-Colonel avait entendues de la bouche des moins confiants.

" Enfin, disaient les autres, plus de projecteurs, plus de brasiers, finis pour demain les feux d'artifices. Le pourcentage des "non rentrés de mission" doit forcément diminuer puisque, de jour, il n'y a pas de risques de collision. Les chasseurs, on les attend. On leur montrera ce qu'est une rafale d'un gros lourd."

Et en général, les premiers s'étaient facilement laissés convaincre. Tous étaient partis, joyeux et confiants.

Le Lieutenant-Colonel était heureux que la mission ait été facile et sans pertes. Cela donnerait confiance aux équipages pour les missions du lendemain. Un seul petit incident, bénin et courant d'ailleurs, à inscrire à son propre compte:

Après le bombardement, le mécanicien, comme d'habitude, était allé vérifier si toutes les bombes avaient été larguées. Un regard par les trappes lui avait permis de signaler qu'une bombe de 500 kilos ne s'était pas décrochée.

Comme l'avion survolait à ce moment-là le territoire français, VENOT avait attendu d'être sur la Manche, pour donner l'ordre d'ouvrir à nouveau les trappes de la soute à bombes, et d'actionner le dispositif spécial. Quelques secondes après que le bombardier eût vu tomber le projectile. il signalait"bombe larguée". D'autres équipages des unités voisines avaient eu le même incident, car VENOT avait aperçu des explosions à la surface de la mer. Et cela l'intriguait: les bombes larguées dans ces conditions étaient munies d'un dispositif de sûreté et n'auraient pas dû éclater. Le fait avait déjà été signalé, mais le commandant de la division aérienne n'avait pas, jusqu'ici, paru s'en préoccuper. Il faudrait à nouveau attirer son attention sur cette anomalie, du reste de petite importance.

Le Lieutenant-Colonel VENOT en était à ce point de ses réflexions, lorsque l'arrivée à ses cotés du Navigateur, le Lieutenant GUILLOCHEAU, qui venait prendre sa place pour l'aider aux différentes manoeuvres de l'atterrissage, le fit sortir de ses réflexions et réaliser qu'ils étaient parvenus en vue du terrain.

Le poste radio-téléphonique est branché et tous les membres de l'équipage entendent les appels des premiers avions pour obtenir l'autorisation d'attérrir.

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 HALIFAX en cours d'atterrissage

(source: sarabande nocturne auteur: LOUIS BOURGAIN)

Quelques minutes d'attente et le Lieutenant-Colonel VENOT perçoit l'appel de son indicatif. A lui d'atterrir. Comme toujours, il va s'appliquer, car un commandant de groupe n'a pas le droit d'effectuer un atterrissage incorrect. Son prestige en dépend, chacun le sait.

Il sort son train d'atterrissage, réduit les moteurs, pendant que GUILLOCHEAU règle les manettes de commande de pas d'hélice.

Il tire légèrement le manche à lui, refuse le sol à son appareil, réduit les gaz à fond et prend doucement contact avec le sol. Pas un rebond VENOT est content de lui, et esquisse un sourire en entendant l'approbation du mitrailleur-arrière: "Au poil, mon ..."

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 10 septembre 1944

Photo de l'accident du Lt/Col. VENOT prise d'avion par un des pilotes du GUYENNE, juste après l'explosion.

(collection: Alain VENOT)

Ce sourire se fige net, sur son visage. Que se passe-t'il? Pourquoi le mitrailleur s'est-il subitement tu? Qu'est-ce ce grand éclair rougeâtre qu'il vient d'entrevoir sous son plan droit? Quelle est la cause du choc violent qu'il vient de ressentir sur le tympan à travers le caoutchouc mousse qui enrobe ses écouteurs? puis il n'entend plus rien, pas même le bruit de fond caractéristique de la radiophonie et il sent l'avion s'affaisser sous lui.

"C'est la catastrophe que j'ai toujours redoutée, pense-t'il. Les bombes.

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 L'accident du Lieutenant-Colonel VENOT, le 10 septembre 1944

(source:Les Foudres du ciel du Général NOIROT)

Il lui semble déjà enter dans un monde duquel l'équilibre est banni; il se sent projeté dans une position qu'il ne peut définir. Sans perdre tout à fait connaissance, il est frappé d'un engourdissement physique et intellectuel , qui lui fait perdre tout contact avec ce qui l'entoure, et toute notion de ce qui vient de se passer.

Soudain, après une dernière oscillation du corps, analogue à celle imprimée au passager d'une automobile qui s'arrête sur un coup de frein brutal, il se retrouve en position normale à son poste de pilotage, les pieds sur le palonnier, les deux mains crispées sur le volant.

A côté de lui, le deuxième pilote a disparu. A sa place, s'élèvent de courtes flammes qui commencent à arriver à hauteur de son siège

"Le feu, je suis f...outu, pense-t'il. Si je m'en sors, je traînerai des mois dans des hôpitaux, mieux vaut en finir tout de suite"

Et il ne bouge pas. Du reste, il ne souffre pas.

Un coup d'oeil au-dessus de lui lui montre l'habitacle éventré. Tournant la tête à gauche, il constate qu'il n'a qu'un saut de 2 mètres environ à faire pour être au sol

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(source: sarabande nocturne auteur: LOUIS BOURGAIN)

D'un seul coup, oubliant sa résolution première:"Mieux vaut en finir tout de suite", il envisage la possibilité de s'en tirer. Il cherche à se lever, mais reste cloué à son siège. Pourtant, toujours aucune douleur, il n'a donc pas de blessure grave, pas de fractures.

Serait-il simplement paralysé? Et l'image de camarades étendus immobiles, mais sans souffrances, sur leur lit d'hôpital, repasse devant ses yeux.

Une seconde fois, il tente de se lever; à nouveau sans succès, et s'étonne de rester calme, alors que les flammes commencent à l'atteindre.

Et c'est seulement à ce moment qu'il réalise qu'il est attaché à son siège.

De la main droite, il tire l'épingle d'acier qui réunit sur la poitrine les sangles d'amarrage. Libéré, il monte sur son siège, saisit à pleines mains (et il n'a plus de gants) ce qui reste de l'habitacle, reste un instant debout en équilibre sur le bord de la carlingue et saute dans le brasier que forme le moteur gauche.

Il se reçoit sur sur les mains et s'échappe en courant; un éclair vert passe devant lui, l'arrête une fraction de seconde.

"Les cartouches, pense-t-il, je ne croyais pas que cela "cramait si fort".

Il reprend sa course et atteint l'herbe qui borde la bande d'atterrissage. Il n'est pas essoufflé, mais ne peut arrêter une sorte de halètement nerveux d'un rythme très rapide. Le câble des écouteurs qui pend de son serre-tête lui bat les jambes. Le saisissant, il s'aperçoit que la paume de sa main droite pend au bout de ses doigts. Cela l'écoeure. Aussi ramène-t-il cette peau sanglante à sa place et ferme le poing.

L'avion est un immense brasier d'où éclatent les cartouches en feu d'artifice multicolore. Aucun cri ne s'en élève, aucun mouvement ne peut être décelé.

 

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Le lieutenant-colonel VENOT qui commandait le groupe Guyenne, photos de ses brûlures le jour de son accident le 10 septembre 1944.

(collection: Alain VENOT)

Mais voici la voiture d'ambulance qui arrive sur les lieux. Il y monte seul, s'assied sur un brancard; un léger picotement à hauteur de l'arcade sourcilière, une certaine raideur de la jambe droite lui font comprendre qu'il doit être brûlé. De la fumée s'échappe de sa combinaison, il craint d'avoir le feu à ses vêtements.

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(source: sarabande nocturne auteur: LOUIS BOURGAIN)

L'infirmier l'aide à se débarrasser de son harnais de parachute, et du "Mae West". La fumée provient du pantalon qui est simplement roussi.

Ce n'est rien.

"Que s'est-il passé? demande-t-il à l'infirmier.

Vous avez embouti, mon Lieutenant-Colonel.

Ah! non, je n'ai jamais fait un meilleur atterrissage."

Et il pense:

"Allez vous fier aux témoignages. Comment s'étonner qu'il y ait des erreurs judiciaires."

 

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Les brûlures des deux mains du Lieutenant-colonel VENOT le jour de son accident le 10 septembre 1944. Il avait été hospitalisé à l'hôpital militaire d'York immédiatemment après le crash de son avion.

(collection: Alain VENOT)

Sur la table d'opérations, VENOT est étendu. Médecins et infirmiers s'affairent pour le panser. Bientôt sa tête et ses deux bras disparaissent sous les bandages.

Arrive le Colonel. De la tour de contrôle, il a vu l'accident. L'erreur judiciaire est réparée: c'est une bombe qui a éclaté à l'atterrissage.

VENOT s'inquiète du sort de son équipage. On lui affirme que tous vont arriver. Quoique incrédule, il n'insiste pas et s'endort.

Il apprendra le lendemain que ses six camarades d'équipage ont été tués sur le coup par l'explosion de la bombe.

(source: L'AIR. N°595 DU 5 AVRIL 1947)

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(collection: la mémoire des groupes lourds)

EQUIPAGE: du Lieutenant-Colonel VENOT.

De gauche à droite:

1/ Mécanicien: Sgt/C COUPEAU, 2/ Bombardier: Adjt KIPPERLE, 3/ Navigateur: Lt GUILLOCHEAU, 4/ Radio: Sgt LHOMOND, 5/ Pilote: Lt-Col VENOT, 6/ Mitrailleur-arrière: Sgt/C BIAGGI, 7/ Mitrailleur-supérieur: Sgt/C FINALE.

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Equipage de l'Adjudant CROBLAN.

Malade le jour de la mission, il est remplacé par le Lieutenant-Colonel VENOT.

(source: Emile BLANC Mitrailleur-arrière de l'équipage du Capitaine MARIAS)

Elvington le 10 septembre 1944.

Compte Rendu d'Accident

Le dimanche 10 septembre 1944 vers 15 heures, 30 avions partaient de la base d'Elvington pour aller bombarder les défenses allemandes du Nord du Havre. A 18 heures 30 les avions rentraient. Je me dirigeais vers l'intelligence. A 18 heures 34 l'avion Halifax III N.A. 585 se posait normalement. A peine posé, une bombe restée dans l'avion s'est décrochée et a éclaté immédiatement au contact du sol. faisant éclater l'appareil qui a pris immédiatement feu.

Je donnais aussitôt une absolution sans conditions aux victimes et je m'approchais du lieu de l'accident.

Seul le Lieutenant-Colonel VENOT, pilote était en vie, avec de multiples brûlures au second degré et était envoyé immédiatement sur l'hôpital militaire de York, où son état fut jugé sans gravité, " véritable miracle "

Avec le médecin Capitaine CANTONI nous avons retiré les cadavres des victimes.

Les obsèques religieuses de ses victimes furent célébrées le jeudi 14 septembre 1944 à 10 heures 30 au matin au Cimetière régional d'Harrogate par moi-même.

Révérent Père MEURISSE.

(source: S.H.D. Sandra NIAULON BARLIER)

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Radio:Sergent LHOMOND Gabriel.

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Général VENOT.

(collection: Alain VENOT)

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Cortège officiel lors de l'inauguration de l'exposition de la D.A.T. en Août 1956

de gauche à droite:

le Général BURETEL de CHASSEY, Mr Marcel DASSAULT, Mr LAFORET, Secrétaire d'Etat à l'Air, Mr Pierre BREGUET, Mr BOURGES-MAUNOURY, Ministre de la Défense Nationale, le Lt-Colonel BOSSU, le Général VENOT, Général HOQUETIS, et le Général CHASSIN.

( L'air N° 714 Août 1956)

Pour le souvenir du papa d'Yvonne FINALE

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 (collection: Yvonne FINALE

A gauche son frère, Mitrailleur-supérieur: Sgt/C.FINALE

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Sgt/C FINALE

(collection: Yvonne FINALE)

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Sergent-Chef Dominique BIAGGI.

(collection: Sandra BARBIER NIAULON)

                  

SOUVENIR DU CAPORAL/CHEF MARCEL RENZINI

 

Mécanicien: Responsable du service des électriciens de bord

 

Toute ma vie j'aurais le regret de ne pas avoir désobéi aux ordres de l'officier de piste "interdiction de s'approcher de l'avion en feu "

j'ai vu mourir dans les flammes le mitrailleur-arrière le sergent/chef Dominique BIAGGI, j'aurais eu le temps de le sauver, j'étais a dix mètres de la tourelle.

Posté par DUCAPHIL à 18:37 - - Commentaires [2] - Permalien [#]