LA DERNIERE MISSION

WANGEROOGE

LE 25 AVRIL 1945

par le Colonel Célestin DERIEU

Pour nos HALIFAX, pour les équipages et tout le personnel des GROUPES LOURDS Français, la guerre va se terminer le 25 avril 1945. Tout semblait fini depuis Héligoland... Mais non, le feu vengeur devait tomber encore une fois. 482 quadrimoteurs furent mis en ligne pour détruire les puissantes batteries côtières de WANGEROOGE (dernière à l'est des îles de la Frise) qui défendaient les approches des ports de BREMEN et WILHELMSHAVEN.

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Photo prise par F/O E.FALLEN R.C.A.F. Squadron 77.

Mission facile, a priori... Qu'est-ce que quatre heures et quart de vol de jour à côté des heures de vol de nuit de CHEMNITZ?  GUYENNE avait fait plus que le maximum; dix-huit HALIFAX du groupe avaient pris l'air, avec douze du TUNISIE , chiffre jamais égalé auparavant; on voulait permettre à quelques jeunes arrivants de faire leur première mission; pour eux, ce fut la seule; ils arrivaient à la fin de la bataille.

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L'attaque se développe à partir de 17 heures, à moyenne altitude, entre 8 000 et 10 000 pieds; donc à bonne portée de la D.C.A. légère. Celle de WANGEROOGE est bientôt muette; mais celle de l'île voisine est active et précise; plusieurs bombardiers reçoivent des coups; plusieurs sont touchés; sept seront descendus. L'équipage BORNECQUE, le mien, aura été heureux jusqu'au bout; pas d'éclat, pas une égratignure...Mon tir est un peu long; mais personne ne manque l'île qui disparaît sous la fumée, arrosée de feu en tous sens: c'est l'essentiel. Après la guerre examinant le rapport du Commandant de l'île, on pourra lire: "La zone fut remplie de cratères mais les batteries purent tirer quelques heures après  le bombardement"!

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Une dernière ligne droite de trente secondes; puis le pilote effectue son virage à gauche et reprend la route de l'ouest. Un regard vers l'objectif, le temps de voir la dernière tragédie de la guerre, pour nous Français des GROUPES LOURDS; un HALIFAX tombe; je le vois, coupé en deux; l'empennage lesté de la tourelle arrière virevolte et descend plus lentement que la masse de l'avion; entre les deux, un parachute profile sa corolle dans le soleil.

Pouvais-je me douter que cet avion en perdition était celui du Capitaine HAUTECOEUR, Commandant, depuis deux mois, de la première escadrille du groupe "TUNISIE"

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Un équipage de renfort N°4, avec laquel nous avions bourlingué de WEST-KIRBY à LOSSIEMOUTH et à RUFFORTH. Le Capitaine JACQUOT, bombardier, et le Capitaine HAUTECOEUR, navigateur, étaient plus que des camarades.

HAUTECOEUR, excellent bridgeur à qui je dois les progrès que j'ai faits dans ce jeu, était un ancien élève de l'école Polytechnique, qui faisait la guerre en technicien, prêt à utiliser plus tard, pour l'armée de l'air française, les connaissances et la maîtrise qu'il était en train d'acquérir; il faisait aussi la guerre par conviction et par volonté car, déclaré pour raisons de santé inapte au pilotage des avions de chasse, il avait dû montrer de l'opiniâtreté, voire de l'acharnement pour arriver à ses fins: prendre place dans le bombardement.

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JACQUOT, un pilote de 1 500 heures de vol, avait été désigné par erreur comme bombardier; il avait d'abord rué dans les brancards, puis, acceptant son sort, s'était montré enthousiaste à l'entraînement. Jamais sa droiture et sa franchise. Les contradictions apparentes de cette guerre ne l'empêchaient pas de la faire avec méthode et conviction, avec sa conscience professionnelle d'aviateur français, désireux de libérée son pays.

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Photo prise par l'équipage du S/Lt de MIRAS.

(Equipage de mon père.)

La guerre finie, j'ai lu dans la revue "Aviation Française" du 20 mars 1946, un article de GERMAINE L'HERBIER, intitulé: "L'énigme des sables". En première page, la photo de la dérive du HALIFAX "E" du Capitaine HAUTECOEUR, portant la cocarde aux trois couleurs et le losange rouge sur fond noir du groupe "TUNISIE".

GERMAINE L'HERBIER, avec le dévouement qu'elle a consacré toutes sa vie, à rechercher les aviateurs français disparus, s'était rendue dans l'île de WANGEROOGE; et elle avait trouvé.

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Photo de l'équipage du S/Lt MATHURIN.

Photographies des batteries de WANGEROOGE dans les îles de la Frise. Cette mission, au cours de laquelle l'équipage du Capitaine HAUTECOEUR fut abattu par la Flak Allemande, fut la dernière exécutée par les Français. Les clichés nous ont été aimablement fournis par le secrétaire de notre Amicale, Jean BOGAERT, (DCD) qui faisait partie de l'expédition.

Son fils Paul BOGAERT et aujourd'hui le Président de notre Association des Anciens et Amis des GROUPES LOURDS.

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Elle a retrouvé la queue du HALIFAX "E" coupé en deux; elle a appris que l'appareil avait été touché de plein fouet par un obus et que tout l'avant s'était englouti, au loin, dans la mer.

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Prés de la plage, une tombe commune: "sept aviateurs anglais inconnus, 25 avril 1945" ; tout prés des débris du HALIFAX , une autre tombe: "Trois aviateurs anglais inconnus, 25 avril 1945".

GERMAINE L'HERBIER a fait ouvrir ces tombes et elle a pu identifier quatre Français de l'équipage du "E": le Capitaine HAUTECOEUR lui-même et les sergents BARITEAU, FERRERO, LEDUC.

Qu'étaient devenus les autres?... Les témoins avaient vu les avions touchés tomber en mer  et seulement trois parachutes s'ouvrir. L'un des parachutes fut fait prisonnier : c'était un Anglais. Les deux autres furent entraînés vers le large par un fort vent de Sud-Ouest.

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Madame GERMAINE L'HERBIER Service de Recherches des Disparus de l'Armée de l'Air.

Ces témoignages corroborent mes observations. Un seul parachute sorti du "E" ; en principe, le bombardier sautait le premier; ce parachute, c'était donc probablement le Capitaine JACQUOT, poussé vers le large, à jamais englouti dans les profondeurs... Une fin horrible ! Si l'on songe que la bouée de sauvetage a dû soutenir longtemps l'homme à la surface; une fin inexplicable, car on ne pouvait lire sur le visage de JACQUOT autre chose que l'amour de la vie et la joie de vivre...

Le pilote et le mécanicien, comme souvent pareil cas, sont demeurés prisonniers de la carlingue, devenue leur tombeau.

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Pour les quatre autres, enterrés sur le rivage, on en est réduits aux suppositions; le mitrailleur arrière est sans doute resté coincé dans sa tourelle, s'écrasant sur le sable de la plage avec la queue du HALIFAX . Pourquoi les corps du radio, du mitrailleur-supérieur et du navigateur sont-ils revenus sur la terre ferme? "Enigme des sables" ..., comme dit GERMAINE L'HERBIER . Peut-être ont-ils évacué l'avion in extremis; et la vague aurait alors rejeté leurs corps près de l'empennage et de la tourelle du "E"...

Sans chercher à connaître leur nationalité ni à les identifier, les "naturels" de l'île les avaient pris pour des Anglais et ensevelis comme tels.

Le mérite de GERMAINE L'HERBIER , activement aidée par NICOLE VINCENT, a été grand de leur redonner une identité et de leur assurer des obsèques dignes, en attendant que les corps soient rendus aux familles.

"Lors de notre triste retour, écrit-elle, je jetai à la mer, avec quelques fleurs, la tendre lettre que m'avait confiée la femme du Sous-Lieutenant MERCIER . Peut-être rejoindrait-elle le pilote bercé au flot..."

J'étais ému jusqu'aux larmes en lisant l'article de GERMAINE L'HERBIER, au souvenir de cette dernière mission de guerre des bombardiers HALIFAX français, à la pensée de ces sept compagnons d'armes sacrifiés si prés du but sur l'autel de la victoire.

COLONEL C. DELRIEU

(source: Extrait du livre du Colonel DELRIEU. "FEU DU CIEL, FEU VENGEUR")