"LES MARAUDERS"

Bombardiers français dans la bataille

ADIEU

à VILLACIDRO.

A présent que les 31e et 34e escadres françaises de bombardement sont remontées vers le Nord, à présent qu'elles vont pilonner à partir du sol natal les objectifs allemands, nous pouvons parler de ce coin de Sardaigne qui fut, durant des mois, l'aire d'envol de nos porteurs de foudre.

Villacidro ! A quelques dizaines de kilomètres de Cagliari, c'est un village sarde brûlé de soleil. Non loin de ses basses maisons couleur de terre le terrain s'étalait sur la grande plaine nue toujours battue par le vent.

Ils sont partis, les "Marauders" d'argent qui tous les jours allaient jeter leurs bombes sur les entrepôts d'essence, les gares, les parcs à munitions et les ports ennemis. Ils ont longtemps été les maîtres de ce ciel de l'Italie du Nord malgré la flak intense et les chasseurs à croix noire.

Les villages de tente des groupes Maroc, Bretagne, Gascogne, Sénégal, Bourgogne et Franche-Comté ont disparu. Avec la victoire, les équipages sont remontés vers le Nord et ont emporté avec eux le souvenir des dures batailles au-dessus des terres d'Italie et de Provence, et le souvenir vivace de leurs morts et de leurs disparus.

Mais s'il y a eu les mauvais retours après les missions sur la plaine du Pô et l'enfer de Toulon - "Marauders" criblés et camarades manquants - il y a eu les jours de grande victoire et les exploits épiques, dont le plus extraordinaire restera celui de l'équipage du colonel Bouvard. (Abattu au large de Toulon, repêché et fait prisonnier par les nazis, interné dans le fort de Gardanne, l'équipage, par un coup d'audace inouïe, recevra entre ses mains la reddition de la garnison allemande.)

A présent, Villacidro est redevenu l'immense plaine stérile qui se souvient du grondement fauve des moteurs. Et pour dire les peines et les joies de nos escadres, sur cette terre triste et désolée, il reste la grande voix du vent, de ce vent éternel qui jour et nuit soulève la poussière rouge en tourbillons serrés. L'ont-ils assez maudit ce vent fou, nos équipages ?

Les Ailes françaises ne publient pas de vers. Mais, rompant pour une fois avec cette consigne, nous voulons aujourd'hui donner à nos lecteurs ce poème, plein de pittoresque et de malice, du capitaine G.C... qui, haut fonctionnaire de l'enseignement et parfait écrivain, a vécu la vie intense de ses camarades d'escadre.

Em. R.

LE VENT

Sur la plaine sans borne et sans voix,

Voici le vent

Voici le vent sifflant

Voici le vent soufflant

Ce si doux vent de Villacidro.

 

Sous la tente qui craque et qui ploie

C'est le vent zigzaguant qui s'immisce

S'insinue, subrepticement glisse

Des susurrements sinusoïdaux.

 

Si ce soir ce vent soudain ne cesse

Sans céder ne serait-ce qu'un pouce

S'envoler sur son aile si douce

Sans s'inquiéter de la météo.

 

Ce sera notre seule ressource

Contre le sinistre vent des soirs

Qui fuse et jacasse et passe, noir,

Plein de frissonnements vespéraux.

 

Dans les cieux lisses comme une soie

Voici revenue la paix des nuits

Jetant son voile sur nos ennuis

Jusqu'à nos réveils matutinaux.

 

Mais sans trêve, sans fin et sans loi

Voici le vent

Voici le vent sifflant

Voici le vent soufflant

Ce si doux vent de Villacidro.

 

Capitaine G. C...

(Source: AILES françaises - Hebdomadaire de l'Aviation N°4 du 21 novembre 1944)